L'anorak néo-traditionnel

Fonction et éthique matérielle au-delà de la reconstitution historique

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SÉRIE COMPLÈTE - À LA RIGUEUR DE TOUS TEMPS

Système vestimentaire néo-traditionnel pour le territoire boréal

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I. Principes de thermorégulation

II. L'imperméabilité et le mythe du Gore-Tex

III. Le miracle de la nature; la laine

IV. Le froid extrême

V. Le coton tue?

VI. Ma garde-robe néo-traditionnelle d'hiver

VII. L'anorak néo-traditionnel : fonction et éthique matérielle au-delà de la reconstitution historique

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Au crépuscule je dois traverser un lac pour revenir au campement. Je relève mon capuchon et ajuste la collerette de fourrure pour me protéger de l'aquilon. La toile de coton, non-traitée, laisse s'échapper l'humidité tout en conservant la chaleur. Sur le lac gelé ou dans l'épaisseur de la forêt d'épinettes, l'anorak demeure cette frontière essentielle entre le voyageur et l'hiver boréal.

"Le coton tue", affirme l'industrie du plein air. Vraiment? Comme je l'expliquais dans la partie V de cette série, il faudrait compléter : le coton tue s'il devient humide, qu'il est porté contre la peau, qu'on n'est plus en mesure de produire de la chaleur et que l'on n'a pas la possibilité de se changer ou de se réchauffer près d'une source de chaleur.

En hiver froid, la toile de coton non traitée reste ma couche extérieure de prédilection. Pourquoi? Parce que mon contexte d'activité n'est pas celui de la performance en plein air. J'y vis : j'adapte mon rythme à la production d'humidité, au pire j'installe un campement, j'allume un feu, je prends le temps de sécher mes vêtements au besoin.

Je suis un voyageur traditionnel des forêts sauvages. Mon approche s’inspire de la période classique allant de la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe, mais avec une philosophie qui va au-delà de l’esthétique ou de la rigueur historique :

  • J’évite autant que possible les matériaux issus de l’industrie pétrochimique.
  • Fidèle à l’esprit de l’époque, je privilégie des vêtements en matières naturelles, fabriqués par des artisans.
  • Lorsque les vêtements traditionnels présentent des défauts de conception ou ne sont pas adaptés à mes besoins, je cherche des alternatives qui intègrent des avancées modernes tout en restant ancrées dans la tradition.

Certains de mes équipements demeurent intemporels, comme le collier de portage en cuir (tumpline) ou le canot en cèdre et toile. D’autres, en revanche, nécessitent des ajustements. Par exemple, les raquettes traditionnelles en babiche sont moins performantes que celles lacées avec du fil de pêche à la morue, plus résistant et insensible à l’humidité. Comme on l’a vu dans les parties III et IV de ma série «À la rigueur de tous les temps», les couches de base et isolantes de laine sont des choix de beaucoup supérieurs aux vêtements synthétique, sauf pour le parka polaire, qui a avantageusement remplacé le parka de fourrure des Inuit. De même, un anorak en toile de coton, sans traitement pour l’hiver et cirée pour les conditions hors-gels, reste pertinent, mais il gagne en efficacité s’il est conçu avec une coupe étudiée pour le mouvement et doté de fermetures aux poignets plutôt que laissés ouverts. Je ne veux pas d’un vêtement médiéval inadapté aux conditions dans lesquelles j’évolue. Les détails de conception sont essentiels, même lorsque l’on privilégie des matériaux naturels et traditionnels.

C’est pourquoi je n’apprécie pas la coupe des anoraks de Boreal Mountain : leur design archaïque ne répond pas aux exigences d’une vie active en forêt.

Je ne fais pas de reconstitution historique. Je suis un voyageur néo-traditionnel. Tous les vêtements en fibres naturelles ne relèvent pas de la même tradition fonctionnelle : certains s’inscrivent dans une culture du déplacement, d’autres dans une logique plus statique héritée des vêtements utilitaires européens anciens.

Passons en revue les différents anoraks que j’ai essayé au cours des dernières années.

L’anorak Windrak de Boreal Mountain

L'anorak Windrak de Boreal Mountain révèle les limites de sa coupe médiévale: manches courtes qui remontent sur l'avant-bras dès qu'on lève les bras, poignets ouverts sans fermeture. Robuste, mais peu adapté aux mouvements amples en forêt.

Lors d’une réunion d’affaires dans les bureaux de Boreal Mountain, on m’a offert leur anorak en toile de coton. Présenté comme inspiré des couches extérieures traditionnelles des Premières Nations, cet anorak est robuste et sa confection est de qualité. Toutefois, malgré ce discours d’inspiration autochtone, sa coupe s’apparente davantage à celle des tuniques européennes médiévales : droite, peu articulée et faiblement ajustée, elle privilégie la simplicité et la durabilité au détriment de la mobilité. Cette approche rend l’anorak peu fonctionnel pour une utilisation active en forêt.

Sa coupe droite et tubulaire, les emmanchures basses et peu articulées, les manches courtes — qui s’arrêtent haut sur l’avant-bras en extension — ainsi que les poignets ouverts, sans système de fermeture, limitent les mouvements de grande amplitude. Le volume du corps, relativement étroit par rapport aux bras, accentue encore cette rigidité. Pensé avant tout comme un vêtement simple, posé sur le corps, il s’adresse davantage à une pratique du bushcraft axée sur l’esthétique et la représentation qu’à une utilisation réellement dynamique en milieu forestier. Il est robuste, mais peu cinétique.

L’anorak Chlorophylle Matéo

L'anorak Chlorophylle Matéo, ciré pour la protection hydrofuge, accompagne mes déplacements de l'hiver doux aux expéditions en canot. Sa coupe moderne et ses longues manches offrent une excellente liberté de mouvement.

S’inspirant de l’anorak Chlorophylle des années 80, ce modèle en reprend certaines caractéristiques emblématiques, comme le tissu en coton/polyester, la poche kangourou à double accès, l’ouverture latérale et le capuchon ergonomique ajustable. En revanche, il fait l’impasse sur certains éléments qui faisaient du modèle original un véritable parka d’aventure, notamment les coudes renforcés, les cordons de serrage à la taille et au bas, les poignets ajustables et la poche ventrale complémentaire à la poche kangourou.

L’anorak d’origine était plus long et offrait une coupe légèrement plus ample. Le nouveau modèle adopte un design plus moderne et épuré, moins marqué par l’esthétique des vestes de montagne. Il conserve néanmoins une coupe adaptée aux activités dynamiques et, comme son prédécesseur, ses longues manches offrent une excellente liberté de mouvement. Je l’ai ciré pour le rendre hydrofuge, ce qui lui confère un aspect moins citadin et plus robuste. Par contre, la cire n’entre pas aussi bien dans les fibres que s’il était en 100% coton.

L’anorak traditionnel d’hiver de Lure of the North

L'anorak traditionnel d'hiver de Lure of the North: toile de coton 10 oz non traitée pour respirabilité maximale, coupe ample permettant l'ajout de couches isolantes, et capuchon bordé de fourrure créant un microclimat protecteur contre les rigueurs de l'hiver boréal.

Cet anorak allie tradition et modernité grâce à des détails de design soignés et une finition contemporaine. Fabriqué en toile de coton pré-rétréci de 10 oz, il offre une excellente protection contre le vent du Nord. Sa coupe ample permet d’ajouter des couches d’isolation sans compromettre la respirabilité ni accumuler d’humidité. Contrairement aux tissus imperméables respirants comme le Gore-Tex, le coton évacue l’humidité directement à travers ses fibres, assurant une meilleure gestion de la transpiration par temps très froid.

Une poche poitrine à fermeture Velcro est placée suffisamment haut pour être accessible même avec une ceinture externe. Les poignets, ajustables par des bandes Velcro, empêchent l’infiltration de neige et de vent. Une fois serrés, ils permettent aux manches de se glisser sous les mitaines, créant ainsi une barrière efficace contre les intempéries.

Le capuchon, bordé d’une collerette en fourrure, protège le visage des vents glacés tout en emprisonnant la chaleur autour de la tête, formant un microclimat essentiel pour affronter les rigueurs de l’hiver boréal. Enfin, la robustesse de la toile garantit une grande durabilité, indispensable pour les déplacements en forêt et les travaux autour du camp.

L’anorak Néo-Trad de Néo-Anciens

L'anorak Néo-Trad de Néo-Anciens: construction raglan pour amplitude de mouvement, manches longues avec fermetures ajustables aux poignets empêchant l'infiltration de neige, col à ouverture latérale pour ventilation optimale, et capuchon ample avec fourrure. Le traitement à la cire, si appliqué au printemps, s'estompe naturellement pour permettre à nouveau l'évacuation de l'humidité en hiver.

Fruit de plus de dix ans d’expérience en confection d’équipements et d’expéditions expérimentales traditionnelles, l’anorak Néo-Trad de Néo-Anciens se distingue par une approche pragmatique, directement issue du terrain. Il s’agit d’un vêtement conçu pour répondre à des besoins concrets, en particulier en ce qui concerne la gestion de l’humidité et du frimas en conditions hivernales rigoureuses.

La conception du col illustre bien cette démarche. Plutôt qu’un système à fermeture éclair, volontairement écarté, le col s’ouvre latéralement sous forme de capot, une solution à la fois simple, esthétique et efficace. Cette ouverture permet d’optimiser la ventilation et de limiter l’accumulation de frimas sur les systèmes d’attache, un problème fréquemment rencontré avec les cordons traditionnels, notamment sur les anoraks en laine lors de froid extrême. Les options de fermeture — boutons-pression ou Velcro — relèvent davantage de préférences personnelles que d’une hiérarchie fonctionnelle stricte, chaque solution présentant ses avantages selon l’usage.

La toile utilisée est un coton 100 % de 10 oz, choisi pour sa souplesse et sa résistance. Contrairement aux vêtements blancs traditionnels, plus salissants, Néo-Anciens privilégie des couleurs pratiques pour un usage prolongé en forêt. Les traitements à base de graisse animale et de cire visent à améliorer la résistance à l’humidité tout en conservant une bonne souplesse par temps froid, à condition d’être appliqués avec parcimonie pour l’hiver.

Sur le plan de la coupe, l’anorak adopte une construction raglan, offrant une amplitude appréciable au niveau des épaules et favorisant la liberté de mouvement. Les poignets sont munis de systèmes de serrage efficaces, permettant un ajustement précis et empêchant l’infiltration de neige. Les poches sont protégées par des rabats, un détail essentiel pour éviter l’accumulation de neige et d’humidité.

Le capuchon, ample, est conçu pour accueillir un chapeau de fourrure sans contrainte. Il peut être ajusté à l’aide de cordons de serrage et partiellement rétracté grâce à une ganse arrière. Sur les modèles récents, un cordon de serrage occipital a été ajouté, permettant d’ajuster le volume à l’arrière de la tête. Ce détail améliore sensiblement le champ de vision et réduit l’effet de cloisonnement souvent associé aux capuchons traditionnels très enveloppants, tout en conservant une protection efficace contre le froid et le vent.

Enfin, l’ensemble des coutures est réalisé en pli français, une technique éprouvée — notamment utilisée dans la fabrication de tentes de prospecteurs — qui assure à la fois propreté d’exécution et durabilité accrue.

L'anorak Néo-Trad de Néo-Anciens, dont j'ai pu apprécier la finesse de conception lors d'une très longue journée de tournage en territoire par -17 °C, s’inscrit ainsi comme un compromis réussi entre simplicité et technicité. Sans chercher à figer une tradition ni à la moderniser artificiellement, il en propose une interprétation fonctionnelle, cohérente et résolument orientée vers l’usage réel en milieu forestier hivernal.

Mon choix : l'anorak comme synthèse d'une philosophie

Au terme de ces années d'expérimentation avec différents anoraks, ma configuration actuelle — le Lure of the North non-ciré pour l'hiver rigoureux et le Matéo de Chlorophylle ciré pour les saisons humides — me convient pour le moment. Elle répond efficacement aux besoins contradictoires du territoire boréal: respirabilité maximale par grand froid, protection hydrofuge le reste de l'année.

L'anorak Néo-Trad de Néo-Anciens, dont j’ai pu apprécier la finesse de conception lors d’une journée en territoire, représente toutefois ce que je considère comme l'aboutissement le plus cohérent de la philosophie néo-traditionnelle. Sa coupe raglan, sa gestion du frimas au col, ses détails de protection soigneusement pensés, en association avec un système de traitement à la cire qui s'adapte naturellement aux saisons — appliqué au printemps pour la protection estivale, s'estompant progressivement pour retrouver la respirabilité hivernale — en font une synthèse remarquable que je ne pourrais atteindre avec le Matéo seul. Le Matéo, bien que ciré, ne pourrait jamais remplacer le Lure of the North en hiver rigoureux: son capuchon peu ample et l'absence de collerette de fourrure ne créent pas ce système de tunnel protecteur essentiel pour affronter le froid extrême. Le Néo-Trad, en revanche, combine la protection hivernale complète avec la possibilité d'adapter son traitement aux saisons.

Si j'avais à recommencer mon équipement ou à n'en posséder qu'un seul, c'est assurément celui pour lequel j'opterais.

Mais cette approche néo-traditionnelle ne consiste pas à remplacer constamment ce qui fonctionne déjà. Le fil de pêche à la morue pour mes raquettes, le cirage sélectif de certains vêtements, la coupe dynamique qui permet l'amplitude de mouvement: autant d'adaptations qui respectent l'esprit traditionnel tout en corrigeant ses faiblesses, sans céder à l'obsession de l'amélioration perpétuelle.

L'anorak en toile de coton demeure un choix cohérent avec ma volonté d'éviter les dérivés pétrochimiques. Mais il ne suffit pas qu'un vêtement soit en fibres naturelles pour être fonctionnel. Les détails de conception — l'articulation des manches, la gestion du frimas au col, la protection des poches, et le traitement approprié selon la saison — font toute la différence entre un costume de reconstitution et un outil de travail forestier.

C'est précisément ce qui distingue le voyageur traditionnel du reconstituteur : le premier recherche l'efficacité ancrée dans une éthique matérielle, le second privilégie l'authenticité historique au détriment de la performance. Mon anorak n'a pas à être médiéval. Il doit me permettre de vivre, de me déplacer et de travailler dans les conditions réelles de la forêt boréale contemporaine.

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