L’été « sans glace » dans le Haut-Arctique
Mythe commode et réalité de terrain
Plus nous montons au Nord et plus la couverture de glace est impressionnante. Plusieurs membres de l'équipage sont réveillés par les secousses du navire se frayant un chemin à travers la glace, qui peut atteindre deux mètres d'épaisseur. La mer a laissé place à un désert blanc parsemé de petits bassins d'eau de fonte aux teintes émeraude. Les officiers de navigation choisissent leur parcours en lisant les caractéristiques de la glace. Le poids du navire écrase les plaques de glace et sa coque les brise en les repoussant sur les côtés. Les énormes morceaux de banquise cassés reviennent heurter le navire en flottant comme des bouchons de liège et glissent le long de sa coque dans un grincement dramatique. Les murs tremblent, mais tous savent que le navire en a vu d'autres.
Cette scène, je l'ai vécue à bord du NGCC Amundsen pendant plusieurs étés dans le Haut-Arctique. Et pourtant, lorsque j'ai récemment partagé sur Facebook une photographie de l'Amundsen assistant la Garde côtière américaine dans ces eaux, accompagnée d'une observation simple — pour ravitailler Pituffik (Thulé) par mer, les États-Unis dépendent des brise-glaces canadiens — la réaction ne s'est pas fait attendre.
Deux commentaires ont immédiatement contesté cette affirmation. Le premier évoquait le ravitaillement aérien de la base, ce qui est vrai mais hors-sujet, en plus d’énumérer des faits datant de la Guerre froide. Le second affirmait qu'« il n'y a plus de glace en Arctique », s'appuyant sur son expérience de travail... en mer de Beaufort, de l'autre côté du continent.
Ces réactions illustrent un malentendu tenace : confondre une tendance globale — oui, la glace arctique diminue — avec une réalité locale — non, cela ne rend pas toutes les eaux arctiques navigables sans assistance.
Soyons clairs d’emblée : la banquise arctique fond massivement. Les données satellitaires sont sans appel. La superficie minimale estivale diminue année après année, et les projections scientifiques prévoient des premiers étés pratiquement sans glace d’ici quelques décennies — même si une disparition complète prendra bien plus longtemps.
Ce texte ne conteste pas ces faits. Il précise plutôt ce qu’ils signifient — et surtout ce qu’ils ne signifient pas — pour la navigation dans le Haut-Arctique, aujourd’hui et dans un avenir proche.
Un Arctique, plusieurs réalités
L’Arctique n’est pas un bloc homogène de glace en train de fondre uniformément. C’est un ensemble de bassins océaniques, de détroits, de courants et de régimes de glace radicalement différents.
La mer de Beaufort, au nord de l’Alaska et du Yukon, connaît effectivement des étés de plus en plus libres de glace. C’est là que travaillent bon nombre de gens qui affirment que « l’Arctique est ouvert ». Leur expérience est vraie. Mais elle est locale.
Le Haut-Arctique Est — mer de Baffin, détroit de Nares, côte ouest du Groenland — fonctionne selon une dynamique totalement différente. Cette région reçoit de la glace issue de la calotte polaire groenlandaise, qui se disloque de plus en plus rapidement avec le réchauffement climatique.
Résultat paradoxal : pendant que certaines régions se dégagent, d’autres voient transiter davantage de glace dérivante. Plus mobile, plus fragmentée, mais aussi souvent plus ancienne et plus dure que la glace locale annuelle.
J’ai participé pendant plusieurs années à des expéditions scientifiques dans la mer de Baffin et le détroit de Nares, jusqu’à 81°56’ Nord. Les observations de terrain montrent que le réchauffement climatique augmente surtout la mobilité et l’imprévisibilité de la glace dans cette région, plutôt que de la faire simplement disparaître.
Parler de « l’Arctique » comme d’un tout homogène n’a donc aucun sens du point de vue de la navigation.
Membres d'équipage du NGCC Amundsen observant la glace pluriannuelle fracassée et tassée lors de la navigation dans le Haut-Arctique Est, juillet 2017. Cette glace, descendue de la calotte polaire du Groenland et compactée sur plusieurs décennies, possède une dureté comparable au béton armé. Photo : Marc-André Pauze
La logistique ne ment jamais
Pituffik Space Base — l’ancienne Thulé Air Base — est aujourd’hui une installation de la U.S. Space Force, principalement dédiée à la surveillance spatiale. Elle accueille environ 150 militaires américains, complétés par des contractants civils. Loin du mythe de la méga-base de 10 000 ou 12 000 personnes datant de la Guerre froide.
Une grande partie du ravitaillement se fait par voie aérienne, notamment via les exercices Boxtop (Hercules C-130 depuis Pituffik vers Alert). Mais ce ravitaillement aérien ne peut pas tout transporter. Pour les charges lourdes — carburant en vrac, équipements, matériaux de construction — le ravitaillement maritime reste indispensable.
Et c’est là que les faits deviennent têtus.
L’opération Pacer Goose, menée chaque été par le Military Sealift Command américain, achemine ces cargaisons lourdes vers Pituffik. Mais pour y parvenir, les navires de transport ont régulièrement besoin de l’escorte de brise-glaces de la Garde côtière canadienne — car même en plein été, la route maritime n’est pas fiablement navigable sans assistance.
Ce n’est pas une question de prudence excessive ou de bureaucratie militaire. C’est que la glace est toujours là, massive et imprévisible. Les logisticiens ne parient pas leur carrière sur des mythes médiatiques.
Cette dépendance ne se limite pas au ravitaillement de Pituffik. En août 2017, lors d'une expédition scientifique dans le Passage du Nord-Ouest — une région généralement considérée comme plus accessible que le Haut-Arctique Est — nous avons porté assistance à un navire de la Garde côtière américaine nécessitant un transfert de carburant. L'opération a ensuite nécessité l'escorte d'un autre brise-glace canadien pour permettre au navire américain de poursuivre sa route vers la côte Est.
Même dans les conditions estivales "favorables" du Passage du Nord-Ouest, les capacités arctiques américaines restent insuffisantes pour des opérations autonomes.
Opération d'assistance à la Garde côtière amércaine (2017). L'Amundsen a dû se détourner de ses activités scientifiques pour porter assistance au Cutter Maple. Puis un autre brise-glace canadien l'a escorté vers la mer de Baffin.
Ce ne sont pas des exceptions. Ce sont des constantes opérationnelles. Que ce soit dans le Passage du Nord-Ouest ou autour du Groenland, les États-Unis dépendent des brise-glaces, de l'expertise et de la coordination canadienne pour leurs opérations arctiques.
Toute la glace ne se vaut pas
Un élément crucial est souvent ignoré dans les discussions publiques : toute la glace n’est pas équivalente.
La glace qui se forme localement chaque hiver dans l’archipel arctique canadien — la glace annuelle — est généralement plus mince, plus friable, et relativement navigable pour les navires renforcés.
Mais la glace qui provient de la calotte polaire du Groenland est une tout autre affaire. Il s’agit de glace pluriannuelle, parfois vieille de plusieurs décennies. Elle a été compactée, densifiée, transformée en une masse d’une dureté comparable au béton armé.
Avec le réchauffement climatique, la dislocation accrue de la calotte polaire libère davantage de ces blocs extrêmement durs, qui dérivent ensuite vers les zones de navigation. Moins de glace continue, certes — mais davantage de glace dangereuse en mouvement.
Cette combinaison — glace plus dure, plus mobile, moins prévisible — rend aujourd’hui la navigation dans le Haut-Arctique Est particulièrement complexe, même en été.
Le mouvement ne signifie pas la sécurité
En été, le Haut-Arctique autour du Groenland ne devient pas une mer libre. Il ressemble plutôt à une banquise disloquée, composée de plaques mobiles constamment mises en mouvement par les vents et les courants.
J’ai vu ces chenaux s’ouvrir à l’aube, prometteurs comme des autoroutes marines. À 15 h, ils n’existaient plus — remplacés par un chaos de plaques qui s’entrechoquaient avec un grondement sourd. La glace mobile ne pardonne pas l’optimisme.
Oui, la baie de Pituffik peut être partiellement libre de glace certains jours d’été. Mais « partiellement » et « certains jours » ne suffisent pas pour planifier une opération logistique à des millions de dollars avec des navires civils non renforcés.
En navigation arctique, l’imprévisibilité est parfois plus dangereuse que l’épaisseur.
Faits contre croyances
La photographie que j’ai partagée — celle du NGCC Amundsen assistant la Garde côtière américaine en plein été arctique — ne date pas de 1985. Elle a été prise en 2017, par le pilote d’hélicoptère de l’Amundsen, Dick Morissette.
Oui, l’Arctique se réchauffe. Les données sont claires. Mais croire que cela le rend automatiquement navigable est une erreur. Le réchauffement rend surtout l’environnement plus instable, plus variable et plus difficile à anticiper.
Le mythe de l’Arctique « sans glace » est confortable pour les débats de salon. La réalité de terrain l’est beaucoup moins pour ceux qui naviguent — ou pour ceux qui tentent de ravitailler une base militaire isolée sans les brise-glaces de leurs voisins.
Travailler en mer de Beaufort ne permet pas de généraliser à l’ensemble de l’Arctique.
Et l’ironie géopolitique demeure : pour conquérir le Groenland, les États-Unis auraient d’abord besoin… du Canada.
La géopolitique fait les manchettes. La glace, elle, impose ses propres règles — indifférente aux ambitions comme aux opinions.
Pour en savoir plus
[Mise à jour 24 janvier 2026] : Depuis la publication du billet original sur Facebook et de cette chronique sur mon site, Radio-Canada a publié un reportage sur l'opération Pacer Goose qui documente la dépendance logistique américaine pour le ravitaillement de Pituffik. Leur angle factuel complète mon article.
Lire le reportage Radio-Canada : Canada aide l'armée américaine à ravitailler sa base au Groenland
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