La photographie comme acte créatif complet
Les coulisses de l'atelier photographique #0
Avant de commencer
Avant de vous ouvrir les portes de mon atelier photographique - avant de vous parler de workflow, de choix techniques, de retraitement de portfolio - je dois clarifier quelque chose d'essentiel.
Quelque chose que beaucoup de gens ne comprennent pas, même certains qui pratiquent la photographie.
La photographie n'a jamais été seulement l'acte de déclencher.
L’incompréhension
On entend souvent cette idée: la "vraie" photographie, ce serait l'image qui sort directement du boîtier. Sans retouche. Sans traitement. Sans "manipulation".
Tout ce qui vient après - le développement du fichier, les ajustements tonaux, le travail sur le contraste ou le grain - serait de la triche. De la falsification. Quelque chose qui s'éloigne de la "pureté" photographique.
C'est une incompréhension fondamentale de ce qu'est la photographie.
Et si je veux vous parler de mon processus de travail dans les prochains articles - de comment je développe mes images, comment je choisis entre couleur et noir et blanc, comment je construis le rendu final - il faut d'abord qu'on s'entende là-dessus.
La photographie de haut niveau a toujours été un acte créatif complet. Du déclenchement au tirage final.
Du côté de la prise de vue: le contrôle total
Commençons par le début: la capture.
Toutes mes images - sans exception, même en reportage, même dans l'urgence d'une situation qui évolue rapidement - sont photographiées en mode manuel.
Je décide de l'exposition. Je décide de la vitesse d'obturation. Je décide de l'ouverture.
Pas l'appareil. Pas un automatisme. Pas une intelligence artificielle qui analyse la scène et choisit pour moi.
Moi.
Pourquoi? Parce que ces choix techniques ne sont pas neutres. Ils portent une intention.
Une vitesse lente qui laisse filer le mouvement raconte quelque chose de différent qu'une vitesse rapide qui fige tout net. Une grande ouverture qui isole le sujet dans un flou d'arrière-plan crée une atmosphère différente d'une petite ouverture qui garde tout en focus.
Ces décisions font partie de mon regard de photographe.
Si je les abandonne à un automatisme - même excellent, même "intelligent" - je perds une partie de mon contrôle créatif. Je deviens un opérateur qui cadre pendant que la machine décide du reste.
Ça, ce n'est pas mon approche.
Depuis cinquante ans que je photographie, j'ai toujours gardé ce contrôle total sur la capture. Même quand les appareils modernes promettent de "tout faire pour vous". Même quand les modes automatiques deviennent de plus en plus sophistiqués.
Parce que la photographie commence avec une intention, pas avec un algorithme.
Du côté du développement: la tradition des maîtres
Maintenant, parlons de ce qui se passe après le déclenchement.
Dans l'imaginaire populaire, le photographe argentique prenait sa photo, développait son film, et voilà - l'image existait, pure, intacte, "vraie".
C'est complètement faux.
Les plus grands photographes de l'histoire passaient autant - sinon plus - de temps en chambre noire qu'à la prise de vue.
Ansel Adams a développé tout un système (le Zone System) pour contrôler méticuleusement l'exposition à la prise de vue ET le développement en chambre noire. Il passait des heures sur chaque tirage, masquant certaines zones pour les éclaircir (dodging), en exposant d'autres davantage pour les assombrir (burning). Il testait différents papiers, différents temps d'exposition, différents bains chimiques. Ses tirages finaux n'étaient pas des "reproductions mécaniques" de ce que l'objectif avait vu - c'étaient des interprétations intentionnelles, des créations qui exprimaient sa vision.
Sebastião Salgado même quand il shootait en argentique pur, contrôlait méticuleusement chaque étape du développement de ses négatifs et du tirage de ses épreuves. Le grain caractéristique de son Tri-X, les noirs profonds, les contrastes dramatiques qui font sa signature - tout ça venait autant de la chambre noire que de la prise de vue. Il travaillait avec des tireurs de confiance, supervisait chaque détail, refaisait les tirages jusqu'à obtenir exactement ce qu'il cherchait.
Henri Cartier-Bresson lui-même - réputé pour ne jamais recadrer, pour respecter le cadre original de la prise de vue - travaillait étroitement avec ses tireurs pour obtenir exactement la densité, le contraste, la tonalité qu'il voulait. Ses tirages n'étaient pas "automatiques". Ils portaient ses choix esthétiques, appliqués en chambre noire.
Il existe d'ailleurs, dans les archives de Magnum, des épreuves de tirage annotées qui révèlent ce travail minutieux. Voici un tireur de Magnum expliquant le processus pour une photo célèbre de James Dean sous la pluie:
Ces annotations - flèches, chiffres, instructions précises - sont la carte de navigation du tireur pour créer l'image finale.
Dans le documentaire War Photographer (Christian Frei, 2001), on voit ce même processus créatif en action :
Ce n'est pas de la reproduction mécanique. C'est une conversation entre le photographe, le tireur, et l'image elle-même. James Nachtwey ne "triche" pas - il termine le travail commencé au moment du déclenchement. Il sculpte la lumière dans sa chambre noire comme il l'a capturée sur le terrain. Chaque ajustement porte son intention narrative - faire ressortir ce regard, donner du poids à cette ombre, diriger l'œil du spectateur exactement où il doit aller.
La chambre noire n'a jamais été un lieu de reproduction mécanique. C'était un atelier créatif.
Le fichier RAW: un négatif numérique
Aujourd'hui, je travaille en numérique. Comme la plupart des photographes contemporains.
Mais voici ce que beaucoup ne comprennent pas: un fichier RAW, c'est exactement comme un négatif argentique.
C'est de la matière première. C'est l'information brute capturée par le capteur. Ce n'est pas encore une image - c'est le potentiel d'une image.
Tout comme un négatif argentique devait être développé chimiquement puis tiré sur papier pour devenir visible, un fichier RAW doit être développé numériquement - interprété, ajusté, transformé - pour devenir l'image finale que le photographe avait en tête.
Prétendre qu'on ne devrait "rien faire" à un fichier RAW, c'est comme dire qu'un négatif devrait être tiré mécaniquement sans aucune intervention humaine.
Ça n'a jamais été ça, la photographie de haut niveau.
D'ailleurs, quand vous réglez votre appareil sur "JPEG" et que vous le laissez faire ses ajustements automatiques, vous ne faites pas de la photographie "plus pure". Vous laissez juste l'algorithme de l'appareil décider à votre place comment développer votre image. Contraste automatique, saturation automatique, netteté automatique, balance des blancs automatique.
C'est le contraire de la maîtrise créative.
Travailler en RAW et développer consciemment ses fichiers, c'est reprendre le contrôle créatif que les maîtres avaient en chambre noire.
Voici concrètement à quoi ressemble ce travail artisanal dans Lightroom. Les marqueurs sur l'image déterminent les zones (ici une zone en rouge) - les masques que j'ai créés pour travailler cette image zone par zone: éclaircir le visage de l'artisane, donner du relief au canot suspendu, assombrir l'arrière-plan, révéler les textures des membrures. Chaque masque (listés à droite) représente une décision consciente. C'est du travail manuel, zone par zone, exactement comme le dodging et burning en chambre noire.
L’intention de bout en bout
Voici ce que je veux que vous compreniez avant qu'on plonge dans les détails techniques de mon atelier.
La photographie, pour moi, est un acte créatif intentionnel de bout en bout.
Ça commence avant même de déclencher. Ça commence quand je choisis où pointer mon objectif, à quel moment, avec quelle lumière. Quand je décide de l'exposition, de la vitesse, de l'ouverture - manuellement, consciemment.
Ça continue quand je développe le fichier RAW. Quand je choisis comment interpréter cette matière première. Quelle tonalité. Quel contraste. Quel grain, s'il y en a un. Couleur ou noir et blanc. Chaque décision porte mon intention.
Du déclenchement au tirage final, c'est moi qui décide. Pas un automatisme. Pas un algorithme. Pas un preset commercial qui applique la même recette à toutes les images.
Moi, selon ce que chaque image demande. Selon l'histoire qu'elle raconte. Selon ce que j'ai vu et ressenti devant cette scène.
C'est ça, l'artisanat photographique.
Ce n'est pas "appuyer sur un bouton et laisser la machine faire". C'est maîtriser chaque étape, comprendre ce qu'on fait, décider consciemment.
Exactement comme quand je décide cuisiner sur le feu en expédition, au lieu de le faire sur un bruleur au gaz. Exactement comme j'affûte ma hache à la pierre plutôt qu'à la meule électrique. Exactement comme je pagaie un canot en cèdre et toile construit selon les méthodes traditionnelles.
Parce que c'est le geste artisanal, conscient, maîtrisé qui fait la différence.
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