L'Ange Bleu de Casablanca

Yves et moi, nous nous sommes éveillés à 09h00 après douze heures de sommeil. Nous avons passé une heure attablés à la terrasse d'un petit café. L'air de la mer, tout près, rendait la température de Casablanca tempérée. Après le déjeuner, nous nous sommes dirigés à pied vers la Grande Mosquée Hassan II puisqu'il fallait attendre 24 heures que mon fils Vincent, âgé de 12 ans, et Louise, la conjointe d'Yves, viennent nous rejoindre.

La Grande Mosquée Hassan II, la 3e plus grande mosquée au monde à l'époque, après La Mecque et celle de Médine, toutes deux en Arabie Saoudite, fut inaugurée en 1993. Construite sur la mer, elle possède un minaret de 200 m de haut, ce qui en faisait alors l'édifice religieux le plus haut du monde. Des artisans, recrutés dans toutes les villes du royaume, avaient sculpté 53 000 m² de bois et peint plus de 10 000 m² de céramiques pour la mosquée Hassan II. La construction coûta 400 millions de dollars, alors que le salaire annuel moyen au Maroc était de 2100 dollars, ce qui causa une certaine polémique au moment de la mise en branle du projet.

Pour s'y rendre, il fallut traverser toute la médina. De façon approximative, en nous référant à la position du soleil et à notre ombre, nous avons débouché au bout de 45 minutes à un pâté de maisons de la mosquée. L'immense minaret de marbre beige dominait l'horizon.

Nous avons descendu l'avenue pour nous y rendre. Au bout de la rue, elle était là, devant nous, massive et colossale. Devant, il y avait des jeunes qui jouaient au football. Nous avons pénétré dans la grande cour, par les arches. Il y faisait frais. Devant la porte de la salle des prières, nous sommes restés silencieux et impressionnés. Le plafond en multiples voûtes sculptées et décorées, ainsi que la pénombre qui y régnait, conférait à l'endroit une aura de respect et de sérénité. Adossé à une colonne de l'allée d'arches ceinturant la grande cour, j'observais et pris quelques photos. Yves dormait adossé à la colonne voisine, pendant que des familles faisaient des pique-niques en attendant l'heure de la prochaine prière.

Mosquée Hassan II. Les familles circulent entre ombre et lumière, entre pierre millénaire et modernité tranquille. Les vêtements racontent mille histoires, mais tous partagent le même sol, la même présence.

En photographiant la grande voûte, je m'aperçus qu'une jeune femme en djellaba bleue passait devant. Je me sentis navré de l'avoir photographiée à son insu, surtout qu'elle m'avait vu. Je me sentais comme un gamin pris la main dans le pot de bonbons. Je rangeai ma caméra pour un temps. Au bout d'un moment, je la ressortis, et je continuai mon travail. Soudain la jeune femme en djellaba bleue passa devant moi. À ma hauteur, elle retira son capuchon et je pus voir qu'elle me regardait intensément. Elle ressemblait à Anja, une amie de Madagascar.

— Bonjour ! dit-elle en me souriant.

Je répondis, un peu figé par cette apparition.

— Bonjour.

Mêmes yeux expressifs et noirs, même forme du visage, même teint bronzé de la peau, même sourire et mêmes lèvres. Comme quoi certains visages nous poursuivent d'un continent à l'autre. Elle me dépassa et s'engagea dans la cour extérieure. Elle s'en allait d'un pas lent, comme si elle flottait sur les dalles de marbre. L'idée me prit d'aller la rejoindre et de lui demander de faire un portrait, mais j'hésitai. Le soleil dessina dans sa djellaba des ombres et des reflets miroitants. Les ondes de chaleur rendaient sa silhouette floue. Je la regardai marcher, s'éloigner et finalement, disparaître…

Nous avons continué notre exploration du bord de mer, mais je n'avais qu'une idée : retourner à la mosquée. Finalement, Yves retourna à l'hôtel et moi à la cour de marbre. J'espérais secrètement revoir l'ange bleu, mais de toute façon je sentais que je devais y retourner. Son apparition m'avait prédisposé mentalement à la capture d'images.

Je traquai plutôt la lumière.

Rendu là, je m'inscrivis dans l'espace. Les mères étaient installées à l'ombre, les enfants couraient en tous sens. La mosquée était un lieu de rassemblement où les familles passaient les journées du week-end, un peu comme si elles allaient dans un parc. Les images prenaient forme dans ma tête et dans ma lentille. Le soleil se dirigeait lentement vers l'océan.

Finalement, après plusieurs photos je me dirigeai vers l'hôtel en passant par la médina. Je me commandai une glace en arabe et continuai mon chemin. Je retraversai la médina à l'aveuglette. Je traversai les quartiers populaires. Les enfants jouaient au foot dans les ruelles, les hommes étaient rassemblés au café du coin à regarder un match de foot entre Rabat et Casa, et les femmes discutaient sur les pas de portes. Cela me fit penser au monologue d'Yvon Deschamps, "La cour". Plus loin quelques artisans s'activaient encore en cette fin de journée. Au marché, les odeurs étaient fortes : sang, viandes, fruits et légumes. Finalement, je m'arrêtai dans un petit café pour prendre en notes les images, en mots cette fois-ci. Encore une fois je commandai en arabe et le serveur repartit en riant probablement de mon accent approximatif.

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