De la chambre noire à la table lumineuse
L'artisanat du noir et blanc : au-delà du filtre automatique
Pourquoi le noir et blanc devient mon expression photographique première pour mes images du Nord et de la forêt boréale.
Dans l'imaginaire populaire, convertir une photo en noir et blanc se résume à désaturer l'image ou à appliquer un filtre Instagram. Un geste de quelques secondes, un effet parmi d'autres. La réalité de l'artisanat photographique est tout autre.
Chaque image en noir et blanc - qu'elle soit récente ou issue de la conversion de mes archives de la dernière décennie - résulte d'un processus d'interprétation aussi rigoureux que personnel. Un geste d'artisan qui s'inscrit dans une tradition centenaire, à l'opposé de l'automatisme technique.
Cinq décennies pour revenir à l'essentiel
J'ai commencé à percer en photojournalisme à une époque où le noir et blanc déclinait dans les médias. Les plateformes n'exigeaient que de la couleur. Je me suis plié aux lois du marché pendant des décennies - non par conviction, mais par nécessité professionnelle. C'était la condition pour exister comme photojournaliste, pour publier, pour documenter les territoires que je voulais parcourir.
Cette contrainte a façonné ma production pendant des années. J'ai appris à voir en couleur parce que c'est ce que les éditeurs attendaient, ce que les magazines publiaient, ce qui se vendait.
Aujourd'hui, je m'en affranchis - de la même manière que j'ai appris à mettre du "je" dans mes reportages et récits documentaires. Le noir et blanc a toujours été mon langage visuel naturel. Il me permet de voir au-delà de la surface séduisante, de révéler structures et présences que la distraction chromatique peut masquer.
Après cinq décennies de photographie, je peux enfin produire les images que je veux voir exister, dans la forme qui me semble la plus juste.
Ce que le noir et blanc révèle
Un gros plan sur les veines de glace d'un iceberg révèle le temps inscrit dans la matière. Les stries d'une écorce de bouleau deviennent géométrie pure. Un chasseur inuit silhouetté sur la banquise devient présence essentielle. Une silhouette d'un canot dans la forêt boréale s'inscrit dans l'intemporalité des gestes ancestraux.
Le noir et blanc ne documente pas seulement le territoire - il révèle ce qui persiste au-delà des apparences : l'architecture du vivant, la géométrie des glaces, la permanence des présences humaines dans ces espaces.
Baie de Baffin, expédition à bord du NGCC Amundsen, 2021. Les veines de glace révèlent le temps inscrit dans la matière - des millénaires de compression et de transformation.
Cette approche crée aussi une cohérence visuelle entre mes différentes expéditions. Une image du Nunavik de 2014 dialogue naturellement avec une image de Quetico de 2022. Le noir et blanc devient le fil conducteur qui unifie des années d'explorations nordiques et boréales, transcendant les évolutions techniques et les variations de conditions de prise de vue.
Persistance d'un artisanat
Les photographes de ma génération ont connu la chambre noire. Cette pièce rouge où l'on passait des heures à interpréter ses négatifs, un tirage à la fois. Le passage au numérique a créé l'illusion que ce travail avait disparu - qu'il suffisait désormais de cliquer pour obtenir une image finale.
C'est faux. L'artisanat photographique n'a pas disparu, il s'est déplacé. Mon atelier numérique est ma chambre noire contemporaine. Les gestes ont changé de forme, pas de nature.
Les gestes réinventés
Là où je passais mes mains au-dessus du papier photosensible pour éclaircir ou assombrir des zones - ce qu'on appelle le dodging et le burning - j'utilise aujourd'hui des outils numériques pour le même travail minutieux de sculpture de la lumière. Zone par zone, je révèle ou j'atténue, j'accentue ou j'adoucis.
Là où je choisissais un film HP5 ou Tri-X pour son grain caractéristique, j'applique aujourd'hui un grain numérique soigneusement calibré pour retrouver cette texture organique, cette matérialité de l'argentique qui structure l'image sans la dominer.
Là où je contrôlais le temps de développement dans les bacs chimiques - une minute de plus ou de moins changeait radicalement le contraste final - je contrôle aujourd'hui les zones tonales avec la même précision, la même recherche d'équilibre entre noirs profonds et blancs lumineux.
L'exigence demeure
Cette continuité entre argentique et numérique n'est pas une nostalgie. C'est la reconnaissance qu'une bonne photographie noir et blanc a toujours exigé - et exigera toujours - un travail d'interprétation artisanale. Les outils évoluent, l'exigence demeure.
Comme l'ébéniste ne se contente pas de "poncer le bois", le photographe ne se contente pas de "retirer la couleur". Il interprète, il révèle, il sculpte la lumière pour faire émerger ce qu'il a vu au-delà de ce que l'appareil a enregistré.
Chaque image est travaillée individuellement, selon ses qualités propres, ses exigences spécifiques. Ce qui fonctionne pour un paysage arctique ne fonctionnera pas nécessairement pour une scène de portage en forêt boréale. Il n'y a pas de recette universelle, seulement une méthode rigoureuse adaptée à chaque situation.
Ce processus n'est pas une opération de quelques secondes. C'est un travail réfléchi qui peut prendre jusqu’à une heure pour une seule image, selon sa complexité et ce qu'elle exige pour révéler sa pleine puissance.
Les maîtres et la recherche esthétique
Mon approche s'inscrit dans la lignée du photojournalisme humaniste - Sebastião Salgado et Raymond Depardon particulièrement. Pas pour imiter leur style, loin de là, mais pour partager leur exigence : celle de magnifier la dignité intrinsèque des territoires et des personnes photographiés.
Je recherche des noirs profonds et riches qui conservent leur texture, des blancs francs et lumineux sans être brûlés, une séparation tonale qui donne à chaque élément sa présence tout en maintenant l'harmonie d'ensemble. Je recherche aussi ce grain organique qui évoque l'argentique - présent mais discret, structurant sans attirer l'attention sur lui-même.
Parc provincial Quetico, Ontario, 2022. La hiérarchie tonale permet de faire ressortir la présence humaine sur le fond végétal dense de la forêt boréale - un exemple du travail de sculpture de la lumière zone par zone.
Cette esthétique n'est pas gratuite. Elle sert le propos documentaire : révéler l'essentiel, diriger l'attention vers ce qui compte - les gestes, les regards, les présences, la permanence des territoires.
Cette recherche a pris des années. J'ai constamment affiné mon processus, expérimenté différentes approches, évolué dans ma compréhension technique pour atteindre ce rendu spécifique qui correspond à ma vision.
Une précision importante
Bien que le noir et blanc devienne mon expression photographique première, je continuerai d'utiliser occasionnellement la couleur - avec saturation allégée - lorsque la narration ou l'information documentaire l'exigera. Certains sujets perdent leur sens sans la couleur : une espèce végétale spécifique, un phénomène météorologique, un détail culturel où la couleur porte l'information.
Dans ces cas, la couleur reste un outil documentaire au service du témoignage, utilisée avec sobriété et intention. Ainsi, lorsque je publierai une photo couleur, il y aura une raison - et le lecteur avisé pourra se pencher un peu plus pour apprécier cette raison.
L'aboutissement d'une vision
Quand vous regardez une de mes images en noir et blanc - un chasseur inuit sur la banquise, un canot au portage dans Quetico, un paysage boréal sous la neige - vous ne regardez pas seulement un instant capturé. Vous regardez l'aboutissement d'une vie passée à parcourir ces territoires, d'un regard affiné par des décennies de pratique, et d'un travail artisanal qui honore ce que ces lieux m'ont donné à voir.
C'est une image pensée, travaillée, interprétée. Une vision du territoire qui assume pleinement sa subjectivité pour mieux révéler une vérité plus profonde que la simple reproduction chromatique.
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