Un crayon dans la poche, onze ans plus tard - Extrait

Depuis plusieurs mois, une succession d'imprévus me bouffe de l'énergie. Les décès de personnes proches, la reprise de la maison de mon beau-père, des rénovations qui n'en finissent plus. Je peine à aller en territoire. Pas d'expéditions, pas d'expositions, pas de grands projets. Lorsque j'ai le temps, je me réfugie dans mon atelier. Les récits de terrain se font plus rares que je ne l'espérais. Heureusement Passages était écrit avant tout ça. Les chapitres continuent d'arriver, un par mois dans l'espace pour lecteurs membres Autour du Feu.

J'avais déjà vécu un tel passage à vide. J'ai relu mes carnets et mes billets de l'époque.

23 janvier 2015. Joliette

Quelques jours de convalescence à Joliette après avoir dû voir un ophtalmologue à l'Hôpital général de Montréal. Au moins je n'ai pas de complications. Il ne me reste qu'à reposer mes yeux et me débarrasser d'un vilain virus. Mais il ne devrait pas résister à ces traitements (surtout à cet affreux masque froid).

Une kératite. Le virus s'était logé dans l'œil. Pendant des semaines, je n'ai vu que d'un côté, et encore, mal. La lumière blessait. Je vivais dans la pénombre, un gel froid sur les paupières. Un photojournaliste qui ne voit plus, ça ne prend pas beaucoup de photos. Je suis devenu le sujet de mes reportages.

Fin janvier 2015. Joliette

C'est le pirate Maboule qui a perdu sa boule...

Je n'avais pas de logement au Sud. Depuis trois ans, je vivais surtout avec des Inuit du Nunavik. Mes parents m'ont hébergé deux mois, puis, Diane, une amie, toute l'année suivante. La maladie m'avait posé chez les autres. 

Hors du Nord, j'étais devenu un SDF.

28 février 2015. Joliette

L'écran faisait mal. Le papier, non.

J'avais dessiné tous les jours jusqu'à vingt-quatre ans. Des bandes dessinées, des caricatures de mes profs. Toujours en noir et blanc. Jamais de couleur, ni au crayon ni à l'aquarelle. Puis plus rien pendant trente ans. Mes enfants ont grandi en feuilletant mes cartables sans jamais me voir dessiner.

Ma fille Joanie a étudié plusieurs médiums. La veille, elle m'avait emmené chez DeSerres et m'avait guidé dans l'achat d'un coffret de base : crayons de couleur, quelques pinceaux et une palette d'aquarelles. Au retour chez mes parents, je me suis essayé à copier le portrait d'un vieil homme réalisé par un carnettiste et dessinateur de BD dont j'admirais le travail. François Dermaut. En voyant le résultat, Joanie s'est assise avec moi et m'a montré comment il s'y était probablement pris.

De gauche à droite: ma version d'un portait réalisé par l'auteur de BD François Dermaut, Joanie en train de faire la sienne et le résultat de la version de Joanie. 

Bernard Ollivier avait marché seul la Route de la soie, d'Istanbul à Xi'an. Quelques années plus tard, il est reparti sur ses propres traces avec Dermaut. En route, Dermaut dessinait les gens et les lieux rencontrés, au crayon de couleur et à l'aquarelle mêlés. Ils en ont tiré Carnets d'une longue marche.

La version de Joanie est fidèle au rendu, à la technique, à la justesse du trait de Dermaut. La mienne était raide : un trait figé, hésitant après trente ans.

Début mars 2015. Joliette

Sur ma route vers le carnet de reportage, deux livres m'ont servi de modèles.

Carnets d'une longue marche, celui d'Ollivier et Dermaut.

3 ans de voyage, de Claire et Reno Marca. Trois ans, vingt-cinq pays, toutes les frontières franchies par la route. Une boîte d'aquarelle, un vieil appareil photo, un carnet.

Je cherchais moi aussi comment raconter en dessinant ce dont j'étais témoin. Remplacer l'appareil photo par un carnet.

Le dessin rapporte ce qui a été vu, le texte ce qui a été entendu, et le lecteur sait qui tient le crayon.

Ces carnettistes documentaristes traversaient des continents. Mes déplacements étaient plus modestes, mais je me sentais prêt. J'ai mis un carnet dans ma poche et je suis sorti.

3 mars 2015. Van Houtte, centre-ville de Joliette

C'est ma première sortie pour saisir la vie en croquis plutôt qu'en photo. Au café du centre-ville, les 2 hommes âgés faisaient des mots croisés sur un iPad. Celui de droite manipule le iPad et lit les questions à l'autre, plus âgé. Celui-ci donne les réponses. Il a dû faire plusieurs mots croisés car il est très bon. Tout en buvant leur café ils complètent l'exercice en s'amusant.

Quelques rues à pied. Deux hommes, un café, un iPad qu'ils se passent. L'écran était sur leur table. Sur la mienne, c'était du papier.

Pendant que je les dessinais, j'ai ressenti les premiers malaises de ce qui allait suivre. Rien sur la page ne le montre.

— — — — -

La suite de ce texte paraîtra le sous peu dans Autour du feu, l'espace des membres. Elle raconte la convalescence ; le Haut-Arctique ; comment l'IA change mon rapport au dessin, la valeur de mes photos et ma façon de raconter ; ce que la relecture de mes vieux carnets m'a appris. Les membres y reçoivent aussi les chapitres de Passages, mes récits de terrain inédits et les coulisses de l'atelier.

Rejoindre Autour du feu


Ce récit fait partie d'un travail de long cours. Autour du feu est l'espace où ce travail se déploie. Une bibliothèque vivante, construite dans la durée. Rejoignez "Autour du feu" (40$/an)

Le Journal reste en accès libre grâce à ceux qui choisissent de le soutenir ponctuellement : Soutien ponctuel