Démarche

«De mon porche jusqu'au Haut-Arctique  et tout ce qu'il y a entre les deux.»

Je suis écrivain-reporter, photographe, illustrateur et carnettiste. Mon travail naît d'une condition première : être là. Voir, éprouver, traverser. Le réel n'est pas un thème ni un décor — c'est le point de départ obligatoire de tout ce que je fais.

À l'ère de la simulation généralisée, où textes et images circulent de plus en plus détachés de toute expérience vécue, je revendique le terrain comme valeur centrale. Le fait d'avoir été là n'est pas un détail biographique. C'est le socle.

Écriture de terrain

Écrire sur le terrain, écrire avec le terrain.

Haute-Matawinie. Notes pour un carnet de terrain. Photo: N. Sentenne/M-A Pauzé

Ma démarche d'écriture se situe à mi-chemin entre le récit journalistique — le narrative journalism — et le carnet de voyage de l'écrivain-voyageur. Deux pôles qui sont en réalité les deux faces d'une même exigence : le récit contemplatif et l'enquête documentaire. C'est L'Actualité qui a reconnu et accueilli cette singularité — m'a permis de vraiment m'assumer dans cette forme hybride.

Deux reportages publiés dans ce magazine incarnent bien ces deux visages.

Dans le parc Quetico, en Ontario, j'ai passé trois semaines en canot sur un territoire wilderness — sans chemins, sans infrastructure, sans signes annonçant portages ou campements. Ce n'était pas la distance parcourue qui importait, mais le temps vécu : habiter le territoire, ralentir jusqu'à entendre ce qu'il dit. Ma subjectivité était l'outil même de l'exploration.

Dans Lanaudière, le même engagement prenait une forme radicalement différente : cartographier l'anarchie des chemins forestiers abandonnés, documenter, mesurer, confronter les versions. Seul le terrain pouvait révéler ce que les discours officiels occultaient.

Entre ces deux pôles se situe ma pratique. Je n'oppose pas subjectivité et objectivité : j'assume la première au service de la seconde. Deux terrains, deux écritures, une même exigence — être là, pleinement, et raconter pour que le lecteur soit là aussi.

Mon écriture est aussi celle des carnets : ouverts sur le genou, au porche d'une cabane ou sur la banquise. Ils sont une forme à part entière. Une mémoire vive du réel.

Photographie documentaire

Avant d'être photographe, j'étais un voyageur des territoires vastes. La nature a été mon premier terrain, mon école, mon souffle.

Avec les années, mon regard s'est tourné vers l'humain. J'ai alors pratiqué un photojournalisme plus classique : documenter l'autre, témoigner de son quotidien, de ses luttes, de ses silences. Observer, cadrer, rapporter — avec justesse et distance. Cette rigueur ne m'a pas quitté. Elle est le fondement de tout ce qui a suivi.

Tunis, 2013. Reportage sur l'éveil de la Tunisie, deux ans après le Printemps arabe. Photo: N. Sentenne

Puis quelque chose m'a ramené à mes élans premiers. Une boucle se referme — le même affranchissement que celui qui s'est produit dans l'écriture : assumer le "je", être présent dans ce qu'on raconte, sans pour autant abandonner l'exigence documentaire.

Je ne veux pas photographier un paysage. Je veux le raconter à hauteur d'homme. Quand je pars seul en région sauvage, il m'arrive de me mettre en scène — par nécessité narrative. Sans présence humaine, le territoire perd son échelle, sa relation au vivant. C'est une décision éditoriale.

Aujourd'hui, je ne cherche plus à m'effacer. Je fais partie de ce que je raconte. Mes images ne sont plus de simples témoignages extérieurs : ce sont des fragments d'un récit vécu, ancré, traversé de sensations et d'engagement.

Certaines images sont collaboratives. Elles naissent de regards croisés — avec Nathalie, Vincent, Yves. Quand deux noms figurent sous une image, cela signifie qu'elle a été conçue à plusieurs voix. C'est une manière d'être honnête : admettre que parfois, le regard est collectif, même si l'image est unique.

Dessin et aquarelle de terrain

Le dessin procède du même geste que la photographie — observer, comprendre, traduire sans effacer l'origine vécue. Mais là où la photo arrête un instant, le dessin le reconstruit de l'intérieur. La main reste visible. Le temps de l'observation aussi.

Détroit de Bellot, Passage du Nord-Ouest, octobre 2020.

Ma pratique est documentaire d'abord. Je dessine ce que je vois, ce que je vis, ce que je veux comprendre. L'aquarelle me permet parfois d'aller plus loin vers le paysage pur — mais même là, l'histoire prime. Il y a toujours quelque chose à raconter dans la lumière, dans la forme d'un relief, dans la façon dont un territoire se tient.

Mes carnets illustrés ne sont pas des œuvres séparées du reste. Ils font partie du même corpus — une autre façon de témoigner du réel.

Vidéo narrative

Le territoire a toujours le premier mot. La photo arrête le temps. L'image mouvante l'habite.

J'explore l'espace entre les deux. Parfois c'est une voix, un geste, un objet qui ouvre le récit. Mes films naissent de rencontres : avec Nutshimit, la terre qui donne la vie, avec des compagnons dont la parole porte des mondes entiers, avec des personnages que je n'aurais pas imaginés sans sortir de la forêt.

Les histoires arrivent quand elles sont prêtes. Ici, ce sont les images et le son qui racontent — parfois en français, parfois avec des sous-titres en anglais, selon où l'histoire nous mène.

Pourquoi le terrain

Je ne m'oppose pas à la technique. Je refuse l'effacement du réel.

L'intelligence artificielle peut imiter des styles, produire des images ou des récits crédibles — mais elle ne peut ni voir, ni attendre, ni se tromper sur le terrain. Elle ne peut pas avoir été là.

Être écrivain du réel, photographe documentaire et illustrateur de terrain aujourd'hui, c'est affirmer que la valeur ne réside pas seulement dans la forme produite, mais dans le lien maintenu avec le monde.

Le réel ne se remplace pas. Il se rencontre, puis se transmet.


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À propos de ma démarche

Explorer. Comprendre. Raconter.
Mon travail allie journalisme narratif, photographie documentaire et immersion prolongée sur le terrain.

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