Tulas | Un code pour des ti-culs

Deux jours.

Lucie tente de faire une sieste en haut. Jonathan, leur fils, est parti faire des courses, prendre l’air. La maison est silencieuse de cette façon particulière que les maisons ont quand quelqu’un vient de les quitter pour de bon.

Je suis assis à son bureau.

Les murs sont bardés de diplômes, de photos, de cartes. Autour de moi, son capharnaüm familier — les notes griffonnées, les post-it collés partout, les souvenirs posés là sans ordre apparent mais avec une logique qui n’appartenait qu’à lui. Chaque objet est encore à sa place. Rien n’a bougé depuis jeudi. C’est ce qui est le plus difficile à comprendre — que les choses, elles, ne savent pas encore.

La peine remonte. Je la laisse venir.

Il s’appelait Michel. On se connaissait depuis cinquante-trois ans. C’était mon ami, mon frère de choix.

On s’est connus en secondaire 2, pendant une tempête de neige. Les écoles étaient fermées, les rues bloquées. J’habitais à Crabtree — autant dire que je n’allais nulle part. Michel m’a invité à dormir chez lui. C’était aussi simple que ça. Cette simplicité-là, cette façon d’ouvrir la porte sans calcul, il l’a gardée toute sa vie.

C’était le début.

Les étés, on se visitait à vélo. Des journées entières chez l’un ou chez l’autre — les bois, le canyon de la rivière Ouareau, les courts de tennis de Joliette, les longues discussions sur le balcon de la rue Précieux-Sang. Le soir, quand je devais enfourcher mon vélo pour rentrer à Crabtree, Michel m’accompagnait jusqu’à la sortie de la ville. Au coin de la Domtar, on s’arrêtait. Sa mère nous avait glissé des cacahouètes avant le départ — on les décortiquait lentement, debout sur le bitume, en finissant les conversations et en faisant des plans pour quand on serait grands. Les expéditions qu’on allait mener. Les territoires qu’on allait explorer.

Quand je partais enfin, il y avait toujours une petite montagne d'écailles de peanuts sur le trottoir. On se disait "Tulas" — salut à l'envers, notre code à nous, celui des ti-culs du coin de la Domtar. On l'a gardé toute notre vie. Même la dernière fois qu'on s'est parlé.

Je ne sais pas pourquoi cette image résiste à tout. Peut-être parce qu’elle dit exactement ce qu’était notre amitié : deux gars qui n’arrivent pas à se dire bonsoir parce qu’il reste toujours quelque chose d’important à se dire.

Voyage d'alpinisme dans les Rocheuses canadiennes (1988)

Dans le canyon de la Ouareau, on sautait de roche en roche en s’inventant des aventures d’explorateurs. Un jour, on s’était arrêtés devant un saut. On est restés là quelques minutes à en discuter. Quand j’ai finalement conclu que la roche était trop loin, Michel m’a regardé avec cet air — ce regard moqueur qui voulait dire regarde comment on fait — avant de s’élancer.

Comme prévu, le rocher était trop loin. Il a atterri sur les genoux, a glissé dans la rivière, les jambes écorchées.

Il ne reconnaissait pas facilement ses limites. C’était à la fois son défaut et sa force.

On dormait aussi au bout des bois, sac au dos, à bivouaquer sous ce qu'on trouvait. On apprenait à lire le terrain, à choisir un endroit sec, à faire tenir un petit feu. Les jours de pluie, on restait à la maison à décortiquer des cartes géographiques. C'est lors d'une de ces journées que nous avions découvert que la pointe nord de l'Amérique continentale, la pointe Zénith, se trouvait au milieu du détroit de Bellot, dans le passage du Nord-Ouest.

Des décennies plus tard, j'allais traverser ce passage à bord du NGCC Amundsen et débarquer sur la pointe Zénith. Je lui ai envoyé un message en remontant sur le navire.

«Michel, j’ai fait les premiers pas de notre expédition vers la Terre de feu. Tulas!»

Michel était là quand cette graine avait été semée.

La nuit, autour du feu, on ne dormait presque pas. On parlait. Il m'a dit, bien plus tard, quand je réalisai qu'au fond, j'aimais raconter des histoires :

«Marc-André, moi je ne suis pas surpris. Quand nous étions ados et que nous passions des nuits au feu de camp, tu racontais des histoires d'aventures que tu voulais vivre — et moi je t'écoutais.»

Il était mon premier lecteur. Avant les carnets, avant les livres, avant l'Arctique — il y avait Michel, au feu de camp, qui recevait mes histoires.

L'été 1977 fut le dernier avant que nous partions chacun de notre coté. Je le revois chez mes parents, absorbé dans sa lecture — probablement avant ou après une de nos séances de cartes topographiques. Ce calme concentré qu'il avait déjà, cette capacité à disparaître dans un livre comme si le monde autour n'existait plus.

L'année suivante, en octobre 1978, Michel rencontra Lucie. Sa mère, très religieuse, m'avait demandé d'être leur chaperon — et leur conducteur, puisque j'avais une voiture. 

Michel chez mes parents (été 1977) et première sortie avec Lucie (octobre 1978)

Puis nous sommes partis étudier ailleurs. Lui suivant son parcours déjà tracé vers un doctorat en physiologie humaine. Moi dans l’armée, cherchant mon chemin à tâtons. Deux trajectoires qui divergeaient — et une amitié qui tenait quand même, à travers les années et les distances.

Quand Joanie, ma fille, est née, je lui ai demandé d’être son parrain. Avant de dire oui, il a fait des recherches pour savoir ce que ça voulait réellement dire. Pas de oui réflexe, pas de cérémonie sociale automatique — il voulait savoir ce qu’il acceptait avant de s’engager et quels seraient ses devoirs. La même rigueur que dans ses cahiers de recherche, appliquée à ce qui comptait le plus.

Il a dit oui. Ce oui-là pesait quelque chose.

Bivouac dans une caverne (1988), Trek de 8 jours dans les Adirondacks (1988), Voyage de canot en Haute-Mauricie (octobre 1990), Alpinisme au Mont Washington (hiver 1989).

On a découvert la montagne ensemble. De longs treks hivernaux, des nuits sous des branches de sapin, une grotte fermée par un banc de neige. Michel avait cette particularité que nous connaissions bien : à très exactement -16°C, les muscles de son visage se figeaient d'une façon qui lui rabattait les coins de la bouche vers le bas — un rictus de glace, l'exact opposé d'un sourire. Je le savais avant lui. Dès que je mentionnais la température, il comprenait, et se mettait à rire — ce qui empirait tout. Le spécialiste mondial de la thermorégulation humaine, trahi par ses propres muscles faciaux à seize degrés sous zéro.

Et puis cette nuit-là, à flanc de paroi, dans une tempête à -30 avec des vents de 100 milles à l’heure. Nous étions trois — Michel, Yves, et moi.

C’est Michel qui a nommé ce qui se passait. Il ne frissonnait plus depuis trente minutes. Dans le froid extrême, cesser de frissonner n’est pas un signe de répit — c’est une alarme. Le corps abandonne la lutte. Il le savait mieux que quiconque. Très affaibli, il nous a dit calmement qu’il était à risque d’hypothermie mortelle. Qu’il fallait continuer l’escalade. Impérativement.

On a continué. Yves ne voyait que d'un œil — une cornée gelée. Je n'avais jamais vu Michel dans un tel état de faiblesse. Moi je le soutenais dans la paroi avec des pieds gelés. Je savais. Mais je n'avais pas le choix.

Ce matin-là, on s'est tous mutuellement sauvé la vie.

Une fois au pied de la montagne, on a fait des soupes. Michel a retrouvé sa chaleur lentement, tasse après tasse. Mes pieds, eux, ont pris sept mois à guérir.

Quelques années plus tard, il fut chargé de diriger l'équipe scientifique responsable de la refonte du tableau de refroidissement éolien pour le gouvernement canadien. La science qu'il avait vécue dans sa chair, il allait maintenant l'inscrire dans les normes nationales.

Jonathan, son fils, devait avoir six ou sept ans à l'époque. Dans la cour d'école, pendant les récréations, il ouvrait son manteau lorsqu’il avait trop couru pour ne pas transpirer — même en hiver. Conseil de son père. La maîtresse le réprimandait. Jonathan répondait, avec la fierté de celui qui doit se justifier avec la source même de la science : « C'est mon père qui m'a dit ça. C'est lui qui a inventé le tableau éolien. » Ce soir-là, Michel et Lucie reçurent un avis de l'école signalant que leur enfant fabulait.

Jonathan ne fabulait pas.

Les expéditions se sont poursuivies. Le canot, d’abord à deux, puis avec nos conjointes, puis avec nos enfants. Michel attirait les mouches comme un aimant — comme Jocelyne, ma conjointe. Adam, mon fils, et moi en étions relativement épargnés. Un jour, au bout d’un portage, j’ai proposé un échange de partenaires de canot — supposément pour offrir un répit à Michel. Adam n’avait que sept ou huit ans. Une fois l’échange fait, Michel et Jocelyne se sont retrouvés ensemble dans leur nuage commun de mouches et de moustiques. Adam et moi pagayions en paix, délivrés, en riant de bon cœur.

Michel avait sûrement compris immédiatement. C’est ça aussi — cinquante-trois ans d’amitié.

Un peu avant le cinquantième anniversaire de notre amitié, on a eu l'idée de demander à Joanie, devenue joaillière, de nous fabriquer un bracelet. On en a fait le design ensemble — un parcours en évolution. Une montagne. Des vagues. Deux lignes parallèles qui suivent chacune leur route singulière, mais qui ne s'éloignent jamais vraiment.

C'est Rosalie, la fille de Joanie, qui nous a remis les boîtes ce soir-là. La filleule de Michel tendant ses bracelets à travers sa fille. Trois générations dans un seul geste — le cercle avait quelque chose de vertigineux.

Joanie a fabriqué de ses mains le symbole de nos vies ensemble.

Je le porte ce matin.

Rosalie nous présente nos bracelets.

Michel a consacré sa carrière à Recherche et développement pour la défense du Canada, où il s’est imposé comme une référence internationale en thermorégulation humaine. Ce que le corps sait faire seul pour survivre. Ce que la chaleur interne devient quand le monde extérieur veut vous prendre ce que vous avez.

Je me suis souvent demandé si cette fascination n'était pas, au fond, une métaphore de lui-même : un homme qui savait exactement comment préserver l'essentiel quand les conditions se font hostiles.

Sa réputation avait débordé les frontières canadiennes depuis longtemps. Des conférences internationales, des collaborations avec des organisations qu'on n'approche d'habitude qu'avec des lettres de recommandation et une carrière entière derrière soi. Lui y allait avec ses cahiers et ses questions. Sa rigueur lui ouvrait toutes les portes.

Michel - au centre - dans son laboratoire du DRDC, Toronto, années 1990.

On lui avait offert des postes de gestion. Il avait décliné — il voulait penser, pas administrer la pensée des autres. En fin de parcours, il était devenu rédacteur en chef des publications scientifiques de son organisation : gardien de la rigueur, passeur de savoir, veilleur aux portes de ce qui peut être affirmé et de ce qui ne peut pas encore l’être. Un rôle qui lui ressemblait parfaitement.

Il n’était pas celui qui téléphone — il était celui qui accueille, qui ouvre, qui reçoit à bras ouverts. Sa générosité ne faisait pas de bruit.

Les discussions n'avaient pas lieu qu'au campement. Combien de fois nous nous sommes retrouvés dans un restaurant de Québec pour souper — et les serveurs devaient finalement nous mettre à la porte. La caisse était comptée, le plancher lavé. Ils cherchaient quelque chose à faire pour s'occuper avant de se résigner à nous demander de partir.

Les projets d'expéditions se mêlaient aux projets de retraite — que Michel retardait toujours. Lors de notre dernière discussion, en janvier, il en était encore ainsi.

Les peanuts s'étaient transformés en repas gastronomique. Les ti-culs, eux, n'avaient pas changé. C'était le coin de la Domtar, version adulte.

Michel sur un lac du Nord de l'Ontario à gauche (photo: M-A Pauzé). Un des nombreux bivouacs, celui-là en 2022 (photo: N. Sentenne)

Il y a quelques semaines, il m'avait demandé de l'accompagner dans un projet d'expédition de canot au nord de l'Ontario, une étude sur le caribou forestier pour l'été à venir. J'ai jonglé pendant des semaines, tiraillé entre partir avec lui et partir une dernière fois avec Yves. J'ai fini par refuser. Yves avait soixante-treize ans — et je voulais lui donner une dernière chance de faire un grand voyage par canot. Michel et moi, nous aurions d'autres saisons. Michel m'avait dit, simplement : « Pour nous aussi, la fenêtre se referme tranquillement. »

Je sais que je lui ai fait de la peine ce jour-là. Et je ne savais pas qu'il avait raison.

Cinquante-trois ans, c’est une géologie. Couche après couche, des strates d’expériences communes que lui seul pouvait lire avec moi. Ce genre de mémoire partagée ne se remplace pas. On ne refait pas cinquante ans. On ne retrouve pas un autre témoin de cet acabit.

Il est parti jeudi soir, dans son sommeil. Sans bruit. Comme il avait vécu.

Pendant quelques jours, on continue à vivre à côté du vide. Puis un matin, on cherche le téléphone pour appeler quelqu’un — et on se souvient.

Au coin de la Domtar, il y a longtemps, on avait des projets plein les poches et du temps devant nous. On ne savait pas encore que c’était déjà un trésor.

La fenêtre qu’il évoquait s’est complètement refermée jeudi soir.

Tulas, Michel.

Toujours plus haut, toujours plus loin. 


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