Redonner son sens à l'art de l'alpinisme
Sur une arête balayée par le vent, nous avançons, minuscules contre la masse d'une montagne qui nous ignore. Pas de corde fixe pour nous guider vers ce qui est de l'inconnu pour nous, pas de trace ouverte par d'autres, pas de moteur pour nous hisser plus haut, seulement nos jambes, notre souffle compté, et cette tempête qui roule au loin sans dire si elle vient vers nous ou s'éloigne. C'est à cette échelle-là, celle où l'homme redevient petit devant ce qu'il affronte, que l'alpinisme trouve son sens le plus ancien. C'est cette échelle que l'actualité de la montagne, cette semaine, a fait oublier.
L'avalanche tragique survenue au Broad Peak a coûté la vie à Nirmal Purja et aux membres de son expédition. Au-delà des chiffres et des records, c'est d'abord la mort d'un homme, de ses compagnons de cordée, de guides et de porteurs dont plusieurs ne seront jamais nommés dans les hommages qui affluent. Purja a marqué l'histoire de la montagne : il a brisé plus d'un siècle de domination occidentale en réaffirmant le leadership et la légitimité des alpinistes népalais au sommet de l'himalayisme, un impact culturel et humain qui n'a pas besoin d'être gonflé pour être réel.
Cet héritage est réel, et il mérite mieux que l'emballage qu'on est en train de lui donner. À l'ère des réseaux sociaux, les hommages médiatiques sombrent dans une confusion familière : celle qui confond l'exploit d'ultra-endurance assistée avec ce que l'alpinisme est réellement. On lui tresse aujourd'hui la couronne de « plus grand alpiniste de tous les temps » sur la base de chronomètres et d'enchaînements éclair sur des itinéraires connus et balisés. Honorer un homme ne devrait pourtant jamais exiger qu'on lui prête ce qui ne lui revient pas, sans quoi on retombe dans le jeu même pour lequel l'industrie de la montagne est justement critiquée.
Qualifier ces performances de sommet absolu de l'alpinisme revient un peu à décerner le titre de « plus grand cycliste de l'histoire » à un coureur qui bouclerait le parcours du Tour de France sur un vélo à assistance électrique, au milieu d'un peloton de soutien traçant une voie abritée du vent. La performance physique et la gestion de l'effort restent réelles, mais la règle du jeu et la nature même de l'épreuve ont été dénaturées.
L'art de la ligne
La grandeur en montagne ne s'est jamais mesurée au simple cumul d'altitudes ou à la vitesse d'exécution. Pour le véritable praticien, l'alpinisme est d'abord un choix personnel, un engagement éthique et une relation intime avec soi-même, ses compagnons de cordée et la paroi. Il s'est toujours défini par l'incertitude, la pureté du style et la difficulté technique pure.
Là où l'alpinisme assisté d'altitude s'appuie sur une ingénierie lourde, pose préalable de kilomètres de cordes fixes, soutien d'équipes au sol, rotations d'hélicoptères et débit continu d'oxygène artificiel pour « abaisser » virtuellement la montagne, l'alpinisme de rupture cherche au contraire à affronter la paroi dans sa forme la plus nue.
Walter Bonatti a marqué l'histoire parce qu'il s'enfonçait seul dans l'inconnu, comme lors de sa voie directe en hiver dans la face Nord du Cervin en 1965, où le renoncement aux moyens lourds dépassait la simple recherche du sommet.
Reinhold Messner n'a pas seulement été le premier à réussir les quatorze « 8 000 » ; il l'a fait en refusant la dépendance à l'oxygène sous bouteille et en transposant le style alpin pur à très haute altitude, démontrant qu'une montagne s'affronte avec ce que l'on est, non avec ce que l'on consomme.
Il faut ici rendre justice à Purja sur un point précis : son second tour des quatorze « 8 000 », entre 2022 et 2024, s'est fait sans oxygène supplémentaire, une donnée que ses détracteurs oublient parfois de mentionner, et qui mérite d'être posée avec honnêteté. Mais l'absence de bouteille ne suffit pas à définir le style alpin. Purja gravissait des itinéraires déjà tracés, sécurisés par des kilomètres de cordes fixes posées par d'autres, ravitaillé par hélicoptère entre les ascensions, épaulé par une logistique d'équipe rodée pour la vitesse. Renoncer à l'oxygène sans renoncer au reste de l'appareillage, c'est retirer une roue d'assistance sur un vélo qui roule encore sur une piste damée par une armée de soigneurs. Le geste est réel et exigeant, porté par une équipe et des itinéraires déjà ouverts.
Jeff Lowe : L'alpiniste puriste et l'inventeur
Jeff Lowe (1950–2018), aquarelle réalisée à l'annonce de sa mort. Sa fille en a fait sa photo de profil pendant plusieurs années. En arrière-plan, la face Nord de l'Eiger et le tracé de Metanoia, sa voie solitaire de 1991.
S'il est une figure qui incarne la frontière irréconciliable entre l'alpinisme de création et l'escalade assistée d'altitude, c'est Jeff Lowe. N'ayant aucun intérêt à « cocher » une liste de sommets, il était la quintessence du puriste pour qui l'esthétisme de la ligne à dessiner primait sur la gloire.
Lowe n'a pas seulement repoussé les limites : il a conçu le matériel moderne (premier sac à armature interne, piolet à lame interchangeable, crampons à pointes verticales, plateforme de bivouac) et a redéfini la pratique à trois reprises :
- La verticalité pure en cascade (1974) : Avec Bridalveil Falls, il prouve que la glace raide est un terrain de précision.
- L'invention du Dry-Tooling et du Mix-Climbing (1994) : En créant la voie Octopussy, il libère l'alpinisme de la contrainte de la glace continue en montant en piolet/crampons sur du rocher déversant.
- La transposition en haute altitude : Il intègre la gestuelle athlétique du bloc et de la grimpe sportive sur les plus grands géants du monde, comme sur l'arête Nord du Latok I (1978).
Son chef-d'œuvre, Metanoia dans la face Nord de l'Eiger en 1991, neuf jours de solitude hivernale sans cordes fixes ni logistique, demeure un acte de transformation intérieure pure. Une voie d'une telle difficulté qu'il aura fallu attendre 25 ans pour qu'une cordée de trois alpinistes d'élite parvienne à répéter son itinéraire, médusés qu'un homme seul ait pu ouvrir une telle ligne.
Le coût humain de « l'industrie »
Face à cette recherche d'épurement, l'alpinisme marchand de haute altitude montre son visage le plus sombre. Quand la montagne devient un « produit à consommer » ou un trophée d'ego, le fardeau du danger est systématiquement transféré sur les épaules des travailleurs de l'ombre.
Les porteurs d'altitude et les guides Sherpas mettent leur vie en danger dans les cascades de glace ou sous les séracs par nécessité économique. Mourir emporté par une avalanche en transportant du matériel de luxe pour équiper des campements de touristes n'a rien à voir avec la noble quête de la montagne.
Comme le rappelait avec gravité Yvon Chouinard :
« Le but de planifier quelque chose comme l'Everest ou une aventure est d'effectuer une sorte de gain spirituel et physique, et si vous compromettez le processus, vous êtes un trou du cul quand vous commencez et vous êtes un trou du cul quand vous revenez. »
Il serait temps que l'« Industrie » et les touristes d'altitude comprennent que le Comment et l'Être doivent impérativement l'emporter sur le Quoi et l'Avoir.
Redonner leur juste valeur aux mots
Il faut savoir distinguer l'émancipation sociale légitime des alpinistes népalais, que Purja a portée avec éclat, de la dérive marchande qui instrumentalise la prise de risque.
L'usage indifférencié des superlatifs par les médias efface la frontière éthique :
L'exploit logistique et d'ultra-endurance consiste à dompter le terrain en marchandisant le risque et en déléguant l'effort d'équipement à autrui pour garantir un sommet.
L'alpinisme de création consiste à assumer pleinement l'incertitude et la responsabilité du geste, en renonçant aux artifices pour ne conserver que la beauté de la ligne, la vérité de la démarche et le respect des hommes comme de la montagne.
Si tout devient « historique », nous perdons la mémoire de ce que Bonatti, Messner et Lowe nous ont légué : une montagne abordée comme un espace d'éthique, de création et de liberté absolue.
Ce récit fait partie d'un travail de long cours. Autour du feu est l'espace où ce travail se déploie. Une bibliothèque vivante, construite dans la durée. Rejoignez "Autour du feu" (40$/an)
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