Pierre et l’Île Rouge
Il y a trois semaines, je perdais Michel, mon frère de cœur. Cette semaine, je perds Pierre — un mentor, un guide. La vie a cette brutalité parfois de nous prendre les gens essentiels en rafale, comme si elle voulait s'assurer qu'on mesure bien ce qu'ils représentaient.
Pierre était de ceux qui ouvrent des portes. Pas en les enfonçant — en les poussant doucement, avec le sourire, en disant viens voir.
J'avais déjà une base. Mes séjours en territoire autochtone au Québec m'avaient appris à m'asseoir, à me taire, à écouter. J'avais compris que ceux qui vivent près de la terre portent un savoir que les autres n'ont pas, et que ce savoir mérite qu'on s'y approche avec respect et curiosité. Mais je restais surtout un homme des grands espaces sauvages — la forêt, le canot, le silence boréal.
Pierre m'a fait sortir de ma forêt pour aller vers l'autre. Il m'a appris à me faire confiance comme voyageur-observateur, et confirmé que cette posture d'écoute — celle que j'avais forgée ici, au nord — fonctionnait partout. À Madagascar comme en Haute-Mauricie. Que tous les humains, surtout ceux proches de la terre, méritaient qu'on s'intéresse à eux, qu'on les écoute, qu'on s'assoie à leur table.
Nous avons arpenté Madagascar ensemble pendant plusieurs voyages — entre 2002 et 2004, sous régime autoritaire, dans un pays magnifique et compliqué. Dès que l'avion touchait le tarmac d'Antananarivo, à 22h30, nous déposions nos bagages et partions marcher dans la ville. Sentir les parfums, absorber l'énergie de la Grande Île. Nous nous mêlions à la foule, souvent les seuls Blancs dans les rues à cette heure. Des Malgaches nous reconnaissaient de nos voyages précédents. C'était la fête des retrouvailles avec une terre que nous aimions d'un amour peu raisonnable.
Nous jouions au aki avec les vendeurs de rue et nous avions des réunions avec des ministres. Nous passions du complet-cravate — oui, j'ai déjà porté la cravate — au vêtement kaki de la brousse, parfois dans la même journée. Pierre était charmant, cultivé, très conciliant. Sauf quand Air France perdait nos bagages pendant une semaine.
À gauche, Pierre en habit-cravate devant un ministre de Madagascar. Au centre, avec un chapeau malgache. À droite, avec moi et Monsieur Roland.
Il y a une histoire que José, notre chauffeur de taxi attitré à Tana, ressortait à chaque fois qu'il nous revoyait, les yeux brillants.
— Ah, monsieur Pierre et monsieur Marc, vous m'avez fait vivre toute une aventure.
Nous revenions de quelques jours sur les rivages de l'océan Indien. Nous étions de retour dans la capitale pour aller chercher un collègue — Claude — dont l'avion atterrissait à 22h30. En changeant de pantalon avant de partir, j'avais oublié mon passeport dans l'ancien. À peine avions-nous roulé quelques coins de rue qu'un agent de police, mitrailleuse AK-47 en bandoulière, nous arrêta et demanda nos papiers.
Le policier contourna la voiture, vérifia le passeport de Pierre assis en avant, puis vint à ma fenêtre. Je dus lui avouer mon oubli. Il prit un air contrarié, comme si je venais d'enfreindre un grave règlement, et s'installa sur la banquette arrière à côté de moi pour ordonner à José de nous emmener au poste. José voulut nous suivre à l'intérieur — la AK-47 lui fit comprendre qu'il resterait près de la voiture.
Nous avons abouti au bout d'une petite rue sombre. Un seul lampadaire, loin devant. En voyant la silhouette se dessiner dans cette lumière, nous avons compris, sans mot dire, que nous basculions dans quelque chose d'autre. Nous sommes restés calmes, mais ce silence entre nous avait une lourdeur. Le type était adossé à la porte d'un balcon, le lampadaire l'éclairant comme un projecteur de théâtre, son ombre projetée derrière lui sur le mur. La fumée de sa cigarette était la seule chose en mouvement dans cette scène autrement figée, glaciale. Un film noir des années cinquante. Sauf que c'était vrai.
Il déverrouilla la porte et nous fit entrer dans ce qui ressemblait à un poste de police miteux et désaffecté. Deux tables face à face. Le fumeur de cigarette — visiblement le supérieur — s'installa derrière l'une d'elles, nous fit asseoir en face, et le policier à la mitrailleuse prit place à l'autre table, crayon en main.
Le chef entama son monologue.
— À Madagascar la loi c'est la loi, et ici la loi c'est moi.
Je glissai à l'oreille de Pierre :
— Ce type est saoul.
Le policier derrière nous était censé rédiger un rapport. Mais n'ayant même pas nos noms, il s'était arrêté après la date et l'heure. Après un long moment, je demandai au chef ce qui nous attendait. De toute façon, Pierre avait ses papiers en règle — qu'il aille chercher Claude à l'aéroport et qu'on me mette en cellule jusqu'au lendemain matin.
— Elles sont où, vos cellules ?
Pierre amorça alors un geste vers son portefeuille, comme s'il s'agissait d'une simple amende à régler. Le chef ivre se tourna vers son subalterne :
— Ces messieurs ne nous font pas un pot-de-vin, ils nous offrent un cadeau. Écris ça dans ton rapport.
C'est là que Pierre se leva, arracha le papier des mains du policier, et dit d'un ton d'une fermeté absolue qu'il n'était pas question de payer quoi que ce soit. Puis il demanda le nom du chef pour l'inscrire sur le papier. Le type figea. Se mit au garde-à-vous comme s'il répondait à un colonel.
Nous avons vu que les policiers étaient déstabilisés. Nous nous sommes levés et avons pris la porte devant eux, ahuris. Sur le balcon, nous avons pris nos jambes à notre cou.
— José, part le char !
Nous avons à peine eu le temps de sauter dans l'auto que celui-ci démarrait sur les chapeaux de roue. Nous sommes arrivés à temps pour accueillir Claude à l'aéroport.
À gauche, José le chauffeur. Au centre, Pierre et une stèle dans les montagnes de Mahabo. À droite, Pierre revient sur un pont de fortune pour aider son épouse, Renée.
Pierre était aussi l'homme des soupers à Montréal. Lui et Renée m'avaient hébergé la veille d'une entrevue très matinale à l'émission de Masbourian — il ne voulait pas que je sois pris dans la circulation. C'était les invitations pour les fêtes en famille, avec ses enfants et petits-enfants. Un homme généreux jusque dans les détails de l'hospitalité. Comme l'Afrique nous l'avait appris.
Je l'ai vu un peu avant les Fêtes. La maladie l'avait déjà diminué, mais il était heureux que ce soit moi, cette fois, qui lui raconte des histoires. Il m'avait demandé une illustration à l'aquarelle pour décorer sa chambre.
J'ai peint Pierre et Renée sur les hauts plateaux malgaches — dans une vallée que j'avais découverte avec Claude lors d'un voyage précédent, et que Pierre avait dû quitter trop tôt. Je les ai peints de profil, face au paysage immense. Pierre qui photographie. Renée derrière lui, qui le regarde faire.
J'irai remettre cette aquarelle à Renée cette semaine.
Il me reste une image que je garderai toujours. À chaque voyage, en arrivant à l'hôtel, la première chose que Pierre faisait en entrant dans sa chambre, c'était sortir une photo de Renée de son bagage et l'épingler à la tête de son lit.
Bonne dernière randonnée, Pierre.
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