Passages - l'évolution d'un projet
Ce que le livre est devenu
Au départ, il y avait un synopsis. Quelques pages écrites avant même de commencer, pour clarifier l'intention — ce que font les auteurs quand ils ont besoin de se convaincre eux-mêmes qu'un projet tient debout.
Tout a commencé par des carnets. Des carnets tenus sur la banquise, dans les coursives d'un brise-glace, dans des maisons inuites où la théière bouillait pendant que le vent cognait contre les murs. Des notes griffonnées au retour d'une randonnée dans la toundra, ou tard le soir dans ma cabine, après une journée à observer des scientifiques ausculter l'Arctique comme on ausculte un malade. Pendant des années, ces carnets ont dormi. Je savais qu'il y avait un livre là-dedans. Je ne savais pas encore lequel.
Mon synopsis de départ parlait d'un carnet de voyage. Cinq ans d'expéditions arctiques condensés en un récit continu, la progression de l'Amundsen vers le Nord comme fil conducteur, les données de terrain, les échanges avec les scientifiques, la beauté et les bouleversements climatiques. C'était précédé de quelques années dans les villages inuit du Nunavik. C'était honnête, c'était concret, c'était défendable.
Ce n'est pas ce livre-là qui a fini par s'écrire.
Je ne sais pas exactement à quel moment le projet a changé de nature. Peut-être en relisant les carnets, quand j'ai réalisé que les passages qui m'arrêtaient n'étaient pas les descriptions de manœuvres dans la banquise ou les comptes rendus d'expériences scientifiques — pourtant présents, pourtant réels — mais les moments où le temps se dérobe.
L'Arctique n'est pas un espace qu'on traverse. C'est un espace qui vous traverse, lui. Ce qui le caractérise, peut-être plus que n'importe quel autre territoire sur Terre, c'est la densité de son temps. Partout ailleurs, le passé s'efface sous le présent. Ici, il persiste. Il affleure. Un campement de chasseurs vieux de deux millénaires se trouve à quelques heures de marche d'un village contemporain. Les traces de Franklin, disparu dans ces eaux en 1845, hantent les cartes que consultent encore les commandants de navire. Et les Inuit, eux, habitent tout cela simultanément — leur mémoire territoriale enjambe les siècles comme s'ils n'existaient pas.
Prenons le premier séjour à Kangiqsujuaq, en janvier 2012. J'arrive par -32 °C. Tous les passagers sont accueillis sauf moi — l'infirmier qui devait venir me chercher avait oublié. Je reste là, seul sur mes bagages, la poudrerie qui commence à les recouvrir. Quelques jours plus tard, je monte à pied au sommet de la montagne qui surplombe le village et l'aurore boréale s'allume au-dessus du fjord. Dans mes carnets, ces deux scènes se suivent sur quelques pages. C'est l'Arctique : le dérisoire et le sublime sans transition, sans explication.
Ou encore un échange de messages avec mon fils Vincent, alors que nous approchons d'une zone rarement atteinte. Je lui donne notre position. Il me répond quelque chose qui me surprend complètement — une référence historique que personne à bord ne connaît. Je veux lui demander d'où il tient ça. Les communications coupent à cet instant précis. Je ne saurai pas ce soir-là.
Ce sont ces moments-là qui ont fini par décider de la forme du livre. Pas les données GPS, pas les températures — même s'ils sont là aussi. Ce qui s'est imposé, c'est que l'Arctique ne se laisse pas raconter au présent seul.
Le livre s'organise autour du voyage — la mer du Labrador, la baie d'Hudson, la mer de Baffin, la tentative vers le fjord Petermann. Cette progression géographique est réelle, on la suit chapitre après chapitre. À l'intérieur de ce mouvement vers le Nord, trois époques coexistent : la mémoire des peuples qui habitent ce territoire depuis des millénaires, la saga des explorateurs qui ont cru le découvrir au XIXe siècle, et mon présent à bord d'un navire qui a lui-même une histoire et une âme. Aucune de ces trois voix ne sert les deux autres de décor. Elles se répondent.
Ce n'était pas prévu. Ou plutôt, c'était là depuis le début sans que je le sache encore.
Ceux qui ont lu le premier chapitre ont déjà mis le pied dans cet univers — la scène d'ouverture se passe en 73 avant notre ère, et bascule en quelques paragraphes vers un homme avec un sac photo qui marche dans la toundra. Ce n'est pas un effet de style. C'est la structure même du livre qui s'annonce.
Les chapitres sont prêts. Ils se publient mois après mois dans Autour du feu.
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