Passages - Extrait chapitre 2
Passages — Les carnets d'un voyageur dans l'archipel arctique canadien est un récit en cours d'écriture. Au fil des semaines, je publierai les chapitres en avant-première sur Autour du feu, l'espace réservé aux membres.
Ce que vous lisez ici est un extrait du chapitre 2. Le chapitre complet sera disponible la semaine prochaine.
La rencontre avec Amundsen - l'homme et le brise-glace
Le 28 avril 1888, Fridtjof Nansen soutint sa thèse de doctorat. Il était zoologiste de formation, mais c'est en neurologie qu'il avait travaillé — déjà, les frontières entre disciplines ne l'arrêtaient pas. Grâce à un microscope offert par son père, il avait passé des années à cartographier l'invisible : ces espaces infimes entre cellules nerveuses qu'il appelait, avec une précision presque poétique, « la substance en pointillés ». Cette hypothèse jetait les bases de la neurologie moderne ; il faudra attendre les années 1950 et l'invention du microscope électronique pour qu'elle soit confirmée.
Le même regard patient et méthodique qui avait scruté l'infiniment petit allait maintenant se mesurer à l'inlandsis groenlandais — qu'il serait le premier à traverser, dans un territoire que nul n'avait encore foulé. Il écrira plus tard, avec ce flegme légèrement ironique qui le caractérisait :
« Nous venions de terminer un traité sur le système nerveux, avec pour résultat que le système nerveux de l'auteur était surchargé et avait besoin d'un peu de repos. Juste à ce moment, Maître Irresponsable profita d'un moment de faiblesse… et me convainquit que le moment était venu de réaliser notre plan de traversée du Groenland. Cela ne prendrait pas longtemps, et nous pourrions bientôt revenir au système nerveux avec une vigueur renouvelée. »
Quelques années plus tard, des fragments d'épave retrouvés au sud-ouest du Groenland lui fournirent une intuition : ces débris venaient du détroit de Béring, transportés par la banquise sur des milliers de kilomètres. Nansen en tira une théorie que personne n'avait encore osé formuler — un courant polaire profond déplaçait les glaces d'est en ouest. Si c'était vrai, un navire pris dans la banquise dériverait naturellement vers le pôle.
Il fit construire ce navire. Le Fram était conçu pour ne pas être écrasé par la glace, mais soulevé par elle — sa coque en forme d’oeuf résistait à la pression en se laissant soulever plutôt qu'écraser. Le 22 septembre 1893, Nansen quitta la côte sibérienne avec un équipage réduit, laissant volontairement la banquise l'emprisonner.
La dérive fut lente. Trop lente. Lorsqu'il devint évident que le Fram ne passerait pas au-dessus du pôle, Nansen prit une décision que ses compagnons jugèrent à la limite du raisonnable : il quitterait le navire. En mars 1895, avec un seul homme, vingt-huit chiens, trois traîneaux, deux kayaks et cent jours de vivres, il s'élança vers le nord sur la banquise fissurée. Vingt-trois jours d'efforts. Cent quarante miles. Un record de proximité au pôle qui tiendrait des années. Puis le demi-tour, l'hiver passé sur la terre François-Joseph, et le retour en Norvège en août 1896 — le même mois où le Fram, lui, retrouvait les eaux libres.
Cette expédition, à la fois scientifique et aventureuse, permit à Nansen de recueillir des données inédites. Il publia six volumes de résultats scientifiques entre 1893 et 1896, et inventa des instruments océanographiques encore utilisés aujourd'hui, notamment la bouteille Nansen, un instrument de prélèvement en profondeur qui descend ouvert dans les abysses et remonte fermé, portant dans son ventre un échantillon d'eau prélevé à l'exacte profondeur voulue. Nansen avait cartographié l'infiniment petit sous son microscope ; il inventa un outil pour cartographier l'invisible des océans. Le même geste, à des échelles différentes.
Le reste de sa vie, il le consacra aux océans et aux hommes sans pays — prix Nobel de la paix en 1922 pour un passeport qui permit à des milliers de déplacés de traverser les frontières que lui avait passé sa vie à franchir autrement.
En 1900, un jeune marin nommé Roald Amundsen vint solliciter les conseils de Nansen. Il avait un plan — précis, méthodique, à contre-courant de tout ce que l'époque valorisait. Là où les expéditions britanniques misaient sur la force brute et la hiérarchie militaire, Amundsen proposait une équipe réduite, soudée, capable de skier et de voyager avec des chiens. Mais ce qui frappa Nansen par-dessus tout, c'était autre chose : Amundsen voulait apprendre des Inuit. Leurs vêtements, leurs techniques de déplacement sur la banquise, leur façon de lire le territoire — il en avait fait des éléments centraux de sa stratégie, non pas comme exotisme, mais comme sagesse indispensable. C'était une rupture profonde avec l'arrogance qui avait coûté la vie à tant d'explorateurs avant lui.
Nansen lui donna sa bénédiction et le recommanda auprès de ses réseaux. Amundsen trouva bientôt son navire : la Gjöa, un jagt norvégien de 47 tonnes, petit, maniable, taillé pour se faufiler dans les eaux peu profondes de l'archipel arctique où les grands navires d'expédition s'échouaient. Un navire à son image — sans panache inutile, mais d'une efficacité redoutable.
Fridtjof Nansen (à gauche) et Roald Amundsen (à droite) - Illustrations M-A Pauzé 2020
~~~~
Songeur, je refermai le livre et m'étendis sur la couchette de ma cabine, les yeux rivés au plafond. Le NGCC Amundsen — ce brise-glace scientifique de la Garde côtière canadienne qui m'emmènerait six semaines dans le Haut-Arctique, vers le passage du Nord-Ouest — portait le nom de l'homme dont je venais de refermer la biographie. Je n'avais pas choisi ce navire pour son nom, mais pour sa vocation. Mais je connaissais une partie de ce qui les reliait. L'écho n'en était que plus fort.
Dès mon arrivée, alors que je descendais l'escalier métallique menant au pont principal, mon sac sur l'épaule, chaque pas me projetait dans l'univers des récits qui avaient façonné mon imaginaire d'enfant. Les étroites coursives, les seuils étanches à enjamber, les échos métalliques du bâtiment — tout ici prenait corps, comme si mes lectures avaient toujours su à quoi ressemblait cet endroit. Je naviguerais dans le sillage des grands explorateurs de l'âge d'or arctique, entouré cette fois de scientifiques qui poursuivaient, à leur façon, la même quête.
______________________
Le chapitre complet et les prochains chapitres de Passages seront disponibles chaque mois sur Autour du feu.
Vous avez aimé cet article?
💬 Partagez vos réflexions
Vos perspectives, questions et commentaires enrichissent ma compréhension des territoires que nous explorons ensemble. Écrivez-moi par courriel.
📬 Pour ne rien manquer :
Créez un profil gratuit sur marcpauze.net Recevez une notification à chaque nouvel article du Journal (N.B. le profil est nécessaire pour s’abonner à Autour du feu). Créer un profil
Recevez les Carnets d'un vagabond Chaque mois : un récit inédit, nouvelles de mes projets en cours et sélection commentée du Journal.
Autres façons de me soutenir :
🔥 Rejoignez "Autour du feu" (30$/an) Accès complet aux manuscrits du prochain livre en cours d’écriture, carnets de terrain, coulisses d’atelier, analyses et archives commentées. Une bibliothèque vivante du réel.
☕ Soutien ponctuel Pour que ces récits et archives restent en partage libre.
À propos de ma démarche
Explorer. Comprendre. Raconter.
Mon travail allie journalisme narratif, photographie documentaire et immersion prolongée sur le terrain.
🔗 En savoir plus sur ma démarche :
Manifeste de terrain |
Photographie documentaire et collaborative |
Journalisme narratif et écriture |
Mes projets