L’homme qui émergea de la poussière

Winneway, au Témiscamingue. Un nuage de poussière flottait dans l'air d'une communauté anishnabe, soulevé par le travail de la pierre. C'est à travers ce filtre opaque que j'ai vu apparaître sa silhouette : un homme assis sur le porche d'un cabanon, une tuque vissée sur la tête, sculptant un aigle de pierre à la meule.

Je faisais la connaissance de Frank Polson.

Sans fard, il m'a raconté son histoire. Il était artiste, mais aussi ex-détenu et toxicomane. Au fond de lui, il cherchait la force de franchir la porte d'un centre de réadaptation. Quelque temps plus tard, il acceptait que je documente sa quête de guérison.

Nous avons passé de longues journées ensemble. Tandis que je l'enregistrais et photographiais son quotidien, une complicité est née. De ces instants partagés est venu Le voyage de Frank, un documentaire sonore et visuel ancré dans la tradition du photojournalisme de terrain.

Le film terminé, je lui ai remis le DVD. Il l'a simplement glissé dans sa valise avant de monter dans l'autobus, en route pour six semaines de thérapie. À son retour au village, je lui ai rendu visite souvent. Frank était revenu habité par une force nouvelle, mais il se savait aussi d'une grande fragilité.

La guérison est un équilibre précaire. Quelques mois plus tard, le hasard a voulu que je sois de passage dans la région lorsque son fils, Sky, m'a contacté, rongé par l'inquiétude pour son père. J'ai immédiatement appelé Frank, lui faisant promettre de m'attendre et de tenir bon jusqu'à ma visite, deux jours plus tard. Cet appel, ce rendez-vous, ont suffi. Il s'est ressaisi, il a remonté en selle. Je ne saurais dire s'il a vécu d'autres moments de faiblesse par la suite, mais une chose est certaine : il a su garder le cap.

Artiste accompli, son art était devenu le moteur de sa vie. Il s'y est investi. Peu à peu, il a repris sa place comme peintre et concepteur graphique. D'abord au sein de sa communauté, puis dans la région, jusqu'à rayonner à l'échelle du pays.

Il m'a confié, des années plus tard, que le documentaire lui avait donné l'élan qui lui manquait tant.

Pourtant, je reste convaincu que ma présence et ma caméra n'étaient qu'un humble accompagnement. Partager son quotidien, c'était aussi le laisser être le témoin du mien, de la façon dont je gérais mes propres difficultés. J'étais là pour marcher à ses côtés, là où il choisissait d'aller, et non pour le pousser vers la thérapie.

Cette amitié a mûri. Quelques années plus tard, Frank m'a accompagné pour un reportage sur un chercheur d'or de la région. Alors que j'étais absorbé par mes cadrages à filmer l'orpailleur, je me suis retourné. Frank était assis sur un billot, le regard perdu dans le ciel. Croyant qu'il trouvait le temps long, je me suis approché pour prendre son pouls.

Il m'a souri : « Je savoure le moment, Marc-André. Nous sommes partis ensemble. Nous roulons dans ta Jeep, les cheveux au vent sous le soleil. Je fais une belle activité et j'aime te regarder travailler. Je suis heureux. »

Le grand moment de ce voyage partagé a eu lieu lors d'une conférence à Ville-Marie, où je projetais son histoire. Frank tenait à être dans la salle. Lorsque les lumières se sont rallumées et que j'ai mentionné sa présence, la foule s'est levée d'un seul bloc pour lui offrir une ovation debout. Sa fierté ce soir-là était lumineuse.

Sa carrière a ensuite pris un envol spectaculaire. Il a conçu le dollar de l'année pour la Monnaie royale canadienne et a adapté le logo des Canadiens de Montréal pour la journée commémorative des Premières Nations.

Le temps et mes propres projets m'ont éloigné de sa communauté, mais le fil n'a jamais rompu. Nous sommes restés en contact. Il y a quelques mois encore, il m'envoyait un texto de salutation, discret, sans s'attarder sur sa santé déclinante. Puis, il y a deux semaines, j'ai appris qu'il combattait un cancer. Des membres de sa communauté me tenaient au courant. Malheureusement, la maladie a été plus rapide que moi ; il est parti ces derniers jours, avant que je ne puisse faire la route pour le revoir une dernière fois.

Raconter notre histoire aujourd'hui est ma façon de lui rendre hommage. Artiste engagé et inspiré, j'espère qu'il continuera d'essaimer son courage auprès des siens. Son cheminement a été un sentier sinueux et parsemé d'embûches, mais il a su se regarder avec une lucidité rare pour reprendre un certain pouvoir sur son destin.

Je mesure ma chance d'avoir été l'ami de cet homme. Cet homme qui, un jour, émergea de la poussière.


Ce récit fait partie d'un travail de long cours. Autour du feu est l'espace où ce travail se déploie. Une bibliothèque vivante, construite dans la durée. Rejoignez "Autour du feu" (40$/an)

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