Les skis du nomade
Carnet de terrain — lac à la cache, mars 2026
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SÉRIE COMPLÈTE — LES SKIS DU NOMADE
Carnets de terrain — lac à la cache, mars 2026
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I. Premiers tests — le geste retrouvé
II. Le voyage — le traineau, la nuit, l'écurie
III. Carnet de clôture — conclusions d'un praticien (à venir dans l'espace Autour du feu)
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I. Premiers tests
Plusieurs centimètres de neige molle se sont accumulées au cours des derniers mois sur la vieille piste passant par un étang à castor. Dix heures du matin, déjà dix degrés Celsius. La neige est lourde, gorgée d'eau, cette neige de mars qui colle et se transforme à vue d'œil. Une vraie purée. Aux pieds, les ski-raquettes — larges, courts, peau de phoque synthétique sur la partie centrale de la semelle. Aux pieds aussi, mes mukluks traditionnels. Pas de bottes rigides. Une fixation à cran, réglable avec des mitaines. Sobre. Efficace.
Les premiers pas sont hésitants. Le corps cherche ses repères. Ça fait des années depuis mes dernières expéditions en ski de fond.
L'aller est une leçon d'humilité.
Le sac tire vers l'arrière, les mukluks souples n'offrent peu d'appui latéral, la neige inconsistante cède sous le poids. À deux ou trois reprises, le ski part de côté, le bâton plante trop loin, le transfert de poids arrive en retard. Je ralentis. Je cherche le geste, il tarde à revenir.
Ce que je remarque, malgré tout : le ski ne part jamais vers l'arrière sous la poussée. Jamais. La peau synthétique accroche sur cette neige mouillée avec une régularité que n'importe quel fart de retenue m'aurait refusée à cette température. Et vers l'avant, quelques centimètres de glisse gratuite à chaque pas — presque trop, dans l'état actuel de ma technique.
Dans les montées aussi, la peau tenait. Là où un ski de fond classique serait parti vers l'arrière — même avec du klister, cette solution de dernier recours que la neige de printemps rend ingérable — le ski-raquette accrochait sans hésiter.
Les marécages se traversent facilement. Les anciens chemins forestiers, ces corridors creusés autrefois par les chevaux de bûcherons, offrent exactement le terrain pour lequel cet outil a été conçu : plat, semi-ouvert, avec une neige qui varie d'un appui à l'autre. Je passe sur des pistes de lièvres, une longue trace de loutre entre deux ruisseaux, les empreintes profondes d'un orignal qui a traversé la nuit dernière. Je les vois. La tête est disponible pour les voir.
Sur les lacs, la glace est grise. Une glace pourrie comme disaient les anciens. Je longe les rives en sachant que sous mes pieds, la glace est figée entre les racines de la tourbière. Je patauge dans la gadoue. Heureusement mes mocassins sont fraichement graissés. Mes pieds restent au sec.
Avec des raquettes dans cette neige, une semelle épaisse et lourde de glace se serait formée sous le pied à chaque pas. Poids mort au bout de la jambe, multiplié par des milliers de pas. Là, rien. Le ski glisse ou accroche, mais il ne retient pas.
Au retour, quelque chose revient.
Pas d'un coup — progressivement, imperceptiblement. Entre la tourbière du milieu et l'étang à castor les transferts de poids deviennent plus automatiques. Le corps se souvient. Pas de la journée de ce matin, mais d'expéditions plus anciennes, de semaines entières sur neige dure en forêt boréale. La mémoire est là, enfouie dans les muscles, et elle remonte.
Je dois encore restreindre volontairement la glisse vers l'avant — la neige est trop molle, les mukluks trop souples, le sac trop présent dans mon dos. Mais chaque pas devient un peu plus juste. L'équilibre se retrouve. L'outil commence à s'effacer.
C'est ça que je cherchais sans le formuler clairement au départ : un outil qui s'efface. Qui me remet dans le territoire plutôt que de me transporter à travers lui.
La question m'est venue sur le dernier lac, avant d'arriver à la cabane.
Pourquoi les Sami ont-ils développé le ski pendant que les Innus et les Attikamekw perfectionnaient la raquette?
Sur les lacs surtout, les skis distribuent le poids sur une plus longue portée que les raquettes. Dans toutes mes expéditions à ski, la glace n'a jamais cédé sous mes pieds — ce qui n'a pas toujours été le cas en raquettes, où la neige molle peut masquer une zone d'eau libre entre la glace et la nouvelle neige. Le ski traverse plus vite. Moins de temps sur une glace douteuse, moins d'exposition au risque.
Les Innus connaissaient ce risque. Ils traversaient les lacs avec une grande perche — pour tester la glace devant eux, et pour s'appuyer s'ils passaient au travers. Les skieurs traditionnels de l'Altaï faisaient de même avec le tiak — un long bâton unique qui sert à la fois de gouvernail, de frein et de troisième jambe sur la glace douteuse. Deux peuples, deux continents, la même réponse au même risque.
La raquette est l'outil du sous-bois dense, du portage transversal, du déplacement qui change de direction à chaque arbre. Le ski est l'outil du corridor, du lac, de la tourbière ouverte. L'un et l'autre sont des réponses précises à des territoires précis.
Ce chemin, lui, appelle le ski.
Les ski-raquettes ne sont pas des skis de randonnée alpine détournés. Pas de fixation complexe et à risque de briser, pas de botte rigide qui fait le travail à la place du pied. Ces skis hybrides — que les anglophones appellent skishoes ou Hok ski — ont été mis au point en 2009 par Nils Larsen et François Sylvain. Un Américain aux origines scandinaves, un Québécois. Deux hommes du territoire. Ce sont des skis de nomade — larges pour flotter sur la neige molle, courts pour manœuvrer, fixation universelle qui accepte la botte souple ou le mocassin. Le talon reste libre. Les nomades de l'Altaï le connaissaient déjà depuis des millénaires — leurs skis larges et courts, recouverts de peau de cheval sous la semelle, glissaient sur les steppes enneigées d'Asie centrale avec le même principe : adhérence à la poussée, glisse au dégagé. Les Sami de Scandinavie ont perfectionné ce geste sur leurs propres territoires, suivant leurs rennes sur des dizaines de kilomètres par jour avec des peaux de phoque cousues sous la semelle. Le même geste, transmis à travers les latitudes circumpolaires depuis des millénaires. Juste la peau synthétique qui a changé. Et c’est Fridtjof Nansen — le même Nansen qui parcourt les pages du chapitre 2 de mes carnets arctique — qui les a révélés au monde occidental, lors de sa traversée du Groenland en 1888.
Ma démarche s'inspire de la période classique — fin du XIXe siècle, première moitié du XXe — mais sans rigueur historique ni esthétique nostalgique. J'évite autant que possible les matériaux pétrochimiques, je privilégie les matières naturelles et les savoir-faire artisanaux. Et quand l'équipement traditionnel présente des lacunes, je cherche des alternatives modernes qui restent ancrées dans le même esprit. Les raquettes en babiche ont cédé leur place à celles lacées au fil de pêche à la morue — plus résistant, insensible à l'humidité. Le geste reste, le matériau s'adapte.
Est-ce compatible avec l'esprit néo-traditionnel? La question mérite d'être posée honnêtement. Je ne suis ni Sami ni Innu. J'emprunte à une tradition circumpolaire pour me déplacer sur un territoire algonquien. Mais le néo-traditionnalisme n'est pas de la reconstitution — c'est une démarche qui puise dans l'héritage sans le singer, qui cherche la cohérence entre l'outil, le geste et le territoire. Et ce terrain, ce jour-là, avec cette neige, appelait cet outil-là.
Il me faudra encore quelques sorties avant que le geste soit pleinement retrouvé. Les raquettes suivront sur le toboggan ou accrochées au sac à dos, pour les passages en sous-bois dense, pour les jours où la neige croûtée cassera sous les skis. Les deux outils coexistent — le Sami nomade n'abandonnait pas ses raquettes quand il chaussait ses skis.
Je ne tire pas encore de traineau en ski-raquettes — c'est le prochain test.
À la cabane, en déglaçant mes mocassins près du poêle, j'ai pensé à ce que ces quelques centimètres de glisse gratuite représentent sur une journée entière. Une heure de marche offerte. Une heure pendant laquelle la tête reste levée, les yeux sur les pistes d'animaux, les oreilles ouvertes au bruit de l'eau sous la glace.
Le concept des ski-raquettes est né en Amérique, mais inspiré des skis traditionnels de l’Altaï et de Laponie. Les miens viennent de Finlande — fabriqués à Kangasala, dans la forêt boréale scandinave, par une petite entreprise qui a commencé dans la sellerie d'une écurie. Le concept nord-américain rejoint la tradition Sami.
De l'autre côté de la montagne au pied de laquelle se trouve la cabane, il y a une vieille tourbière. En bordure de la forêt, une écurie de bûcheron tient encore debout, accotée contre un gros rocher. Un arbre a poussé le long du mur et le soutient maintenant, comme on soutient quelqu'un qui n'a plus la force de se tenir seul. À l'intérieur, la section pour les chevaux est encore reconnaissable. De l'autre côté du mur mitoyen, l'espace de vie : une structure de lit, un poêle défoncé, des éclats de carreaux de fenêtre dans la neige. Quelqu'un a hiverné là. A chauffé là. Est parti un printemps et n’est jamais revenu. J’y retournerai.
Je n'avais pas fait le lien en chaussant mes skis ce matin.
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N.B. La suite de ces tests — le voyage avec traineau, la nuit à -20°C, la visite de l'écurie et une réflexion sur la biomécanique du déplacement hivernal — est réservée aux membres d'Autour du feu. Deux carnets à paraître dans les prochaines semaines.
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