Attendre que le monde oublie qu'on est là

Du pied noir jusqu'à la fée

J’étais immobile. Je peinais à tenir debout. J’avais un pied emmailloté mais je savais de quoi il avait l’air sous les bandages. Il était noir comme du charbon. J’en avais pour des mois à me reconstruire suite à cet accident en montagne. Pendant que la neige glissait sur les champs et tournoyait entre les arbres, je tournais les pages d’un livre : La Marche dans le ciel.

J’y ai découvert deux jeunes hommes, Sylvain Tesson et Alexandre Poussin, qui ont fait le pari fou de traverser l’intégrale de l’Himalaya. Même si j’étais alpiniste à l’époque, j’aimais l’idée d’une telle traversée. Dans leur très jeune vingtaine, ils voyageaient avec une économie de moyens qui frisait l’ascèse, jetant les bases d’une vie d’aventure basée sur autre chose que l’exploit et la performance.

Ils avançaient en clandestins, invisibles, dépendants de la générosité des paysans rencontrés. Cette invisibilité qu'ils cherchaient, je la vivais malgré moi, cloué dans ma chambre. Moi aussi, je dépendais désormais des mains des autres.

Au milieu de cet effort brut, une phrase a agi sur moi comme un baume : « Le bonheur, c’est d’être présent à ce que l’on fait. » Je l’ai apprivoisée durant cette convalescence, seconde après seconde.

Cette lecture a scellé quelque chose en moi. Il y a 35 ans, quand mon pied a enfin guéri, je ne suis pas retourné vers les parois. J’ai délaissé l’alpinisme. Ce fut le retour au canot comme façon d’avancer. Horizontal, lent, dépendant du vent et du courant.

Puis Madagascar. Un petit sac. Une piste de terre au bout de laquelle quelqu’un ouvrait sa porte. Martin-Pierre m’hébergeait dans sa maison de campagne. Depuis plusieurs années je revenais, je m’incorporais à leur vie. Un matin, je suis parti le rejoindre dans les collines où il faisait campagne pour devenir maire de sa commune natale.

Depuis le début de ma marche je percevais quelque chose — pas vraiment de la musique, du moins pas encore. Une insistance vague que je ne savais pas nommer. Quand je m’arrêtais, plus rien. J’ai décidé de marcher vers là. Des heures plus tard, des traces de pneus dans l’herbe — confirmation que j’allais dans la bonne direction. Puis une crête. De l’autre côté, près d’une rivière, les tamtams et les chants — réels, puissants. Ils étaient inaudibles de là où j’étais parti. Ce n’était pas de l’acoustique. Je ne sais pas ce que c’était.

Quand je suis finalement arrivé, Martin était en plein discours. Il m’a aperçu. Il a dit quelque chose. Toute la foule s’est retournée vers moi et ils m’ont applaudi, avec de grands sourires.

J’avais dans mon sac le Petit traité sur l’immensité du monde. Je l’ai lu pendant mes propres vagabondages à Madagascar. Depuis, je l’ai relu cinq ou six fois.

Cette question, je la retrouvais déjà chez d’autres auteurs qui m’habitent. Barry Lopez, qui passait des mois dans l’Arctique pour comprendre ce que la vitesse nous avait volé du monde animal. Sigurd Olson, qui pagayait les lacs du Nord comme acte de résistance contre la civilisation du bruit. Antimodernes dans leurs gestes, ouverts dans leurs valeurs. Une façon de dire que le progrès tel qu’on le vend n’est pas toujours une avancée.

Tesson est de cette lignée. Un livre de philosophie habillé en récit de terrain. Qu’est-ce qu’on perd quand on accélère ? Qu’est-ce qu’on ne voit plus, qu’est-ce qu’on ne ressent plus, quand le monde défile plutôt qu’il ne s’ouvre ? Ralentir, pour lui, est une posture éthique. Une façon de rester humain dans un monde qui pousse à la surface des choses.

Dans le Petit traité, écrit en 2005, il y a ce passage :

«Le wanderer que je suis redeviendra humaniste lorsque cessera la suprématie du mâle. Il souffre à chaque instant de se heurter où qu’il porte ses pas à la toute-puissance de la testostérone. Il lui semble que l’humanité a érigé en divinité le mauvais chromosome.»

Il continue. Il décrit les maisons berbères où on pleure la naissance d’une fille. Les villages de Chine où des mères se pendent. L’Inde où il manque cinquante millions de femmes. Les dîners où la mère mange par terre ce que le maître de maison lui laisse.

Le regard d’un homme qui a vu le monde tel qu’il est, et qui en souffre.

Les chemins noirs, c’est le chemin inverse du mien. Moi, l’accident et la convalescence m’ont reconstruit avant de reprendre la piste. Tesson part se reconstruire après avoir vagabondé allègrement — une chute depuis un balcon, un corps fracassé, une rééducation longue et douloureuse. Il traverse la France à pied, par les chemins que le bitume a tenté d'effacer. Je connais ce sentiment. Pas de la même façon. Mais je le connais.

Puis La panthère des neiges. Tesson part au Tibet avec Vincent Munier, photographe animalier. Munier lui apprend à se taire, à disparaître dans le paysage. Un cadeau offert à ceux qui ont su se faire oublier.

Cette posture résonne en moi. Sur l’eau, à l’aube, quand la brume n’a pas encore décidé de se lever. Le canot immobile. La caméra posée. Ou encore au campement par un jour de pluie. Alimenter le feu sous la bâche et boire du thé en regardant le ciel déverser son trop plein. Attendre que le monde oublie qu’on est là.

Dans Avec les fées, publié en 2024, Tesson pousse plus loin encore. La fée n’est pas une créature, mais une qualité du réel révélée par une certaine disposition du regard. Elle se mérite. Elle disparaît si l’esprit oublie de la chercher.

Il a nommé quelque chose que j’avais déjà traversé. Ces chants entendus dans les collines de Madagascar, ces voix que j’entendais en marchant et qui s’évanouissaient quand je m’arrêtais. Les matins de canot sur les lacs du Nord, quand la brume se lève lentement et que le monde tient encore dans cette lumière-là avant que le jour le referme.

Les fées ne disparaissent que si l’esprit oublie de les voir.

Trente-six ans plus tard, je ne marche plus sur les parois, mais je navigue dans cette lumière que Tesson appelle la fée. Mon pied s’est reconstruit, mais mon regard, lui, est resté au ras de l’eau, là où le monde ne se laisse pas capturer, mais seulement entrevoir.


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