Visite d’un atelier de canot traditionnel

«Les (canots) Prospectors de Peterborough étaient faits pour la brousse et pour les rapides et les vagues rugissantes. Ils renfermaient l'expérience de plusieurs siècles, celle des artisans indiens qui avaient rêvé et perfectionné la beauté du canot en écorce de bouleau, et celle des voyageurs canadiens-français qui aimaient aussi la sensation de la pagaie et la douceur de glissement du canot sur l'eau. Tout cela a été repris par des artisans modernes qui ont fabriqué un canot dont les gens du Nord peuvent être fiers. »

- Sigurd F. Olson. The Lonely Land (1961)

En entrant dans l’atelier, je remarque un homme âgé, le dos courbé au-dessus d’un établi, me regarder par-dessus ses lunettes. Dans le monde du canot d’expédition, Hugh Stewart est une légende. Il construit des canots de cèdre entoilé, à la main, depuis plus de 40 ans.

Après avoir passé son adolescence à parcourir le parc Algonquin, en Ontario, puis guider les expéditions du camp Temagami, il s’est mis à réparer des canots traditionnels. Le camp Temagami, comme celui de Keewaydin (voir la vidéo au bas du billet), n’utilise que des canots de cèdre entoilé pour leurs expéditions en arrière-pays, malgré le développement d’une multitude de matériaux modernes.

Stewart était responsable d’entretenir la flotte du camp. Mais il voulait aussi construire des canots traditionnels pouvant le transporter lors de ses nombreuses expéditions dans les régions sauvages du pays. C’est ainsi qu’il a fondé Headwaters Canoes, au pied des collines du parc de la Gatineau.

Le canot de cèdre est souvent perçu comme étant fragile, uniquement apprécié pour ses caractéristiques esthétiques. D’ailleurs, ceux qu’on voit le plus souvent sont les canots où le bois de la coque extérieure demeure visible. Ils sont évidemment très beaux et sont très populaires auprès des amateurs de balade pendant une fin de semaine au chalet. Par contre ils sont rigides et extrêmement difficile, voire impossible, à réparer.

«Si je devais en choisir un, j'opterais probablement pour la polyvalence du Prospector de 16 pieds. Je dis polyvalent parce que ces canots peuvent être utilisés en tandem ou en solo, pour un après-midi ou un long voyage, avec seulement un peu de réglage (déplacer le lest pour niveler les extrémités du canot). (…) Si je dois choisir entre un canot de cèdre entoilé et un canot synthétique, le cèdre entoilé traditionnel l'emporte haut la main pour sa beauté et ses sensations. C'est comme pagayer un morceau de notre histoire.»

- Becky Mason, fille de Bill Mason et instructeur de renommée internationale.

circa 2000 - Mon fils Vincent au centre (7 ans à l'époque)

«La Commission géologique du Canada a utilisé le canot « Prospector » de 18 pieds fabriqué par Chesnut (N-B), la bête de somme du Grand Nord, pour ses premières explorations.»

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Selon les artisans de Headwaters, beaucoup de canoteurs se fient trop à la technologie des canots modernes et pas assez à leurs compétences. Bien entendu cela dépend des valeurs qui nous animent. Si l’important est l’exploit sportif et la facilité d’entretien, le canot de fibre synthétique, soit très léger, soit indestructible, est le meilleur choix. Mais si on est animé par le souçi du geste classique, par le développement des compétences, par la facilité de réparation, par la beauté des lignes, par l’âme de l’embarcation et par le lien avec notre histoire, le canot de cèdre entoilé est dans une catégorie à part.

Le canot de cèdre entoilé est adapté pour le travail dur comme les expéditions de canot. La structure de bois est complètement indépendante de la toile, ce qui le rend flexible tout en étant solide. Cette flexibilité est appréciée lors d’un impact. Aucune colle n’est utilisée, le rendant facile à réparer. Aussi, il est plus silencieux. Par contre, le canot est plus lourd que celui composé de bois recouvert de fibre de verre et époxy ou celui en kevlar. Il demande un entretien régulier et des précautions à l’utilisation contrairement aux canots de plastique laminé, qui sont pratiquement indestructibles.

Chez Headwaters, le principe de conception sur lequel l’entreprise repose est de construire des canots pour une utilisation intense en arrière-pays. D’ailleurs, les canots « Prospector » que Headwaters construit sont les mêmes que ceux utilisés par la Commission géologique du Canada, au début du XXe siècle.

La Commission géologique du Canada a utilisé le canot « Prospector » de 18 pieds fabriqué par Chesnut (N-B), la bête de somme du Grand Nord, pour ses premières explorations. Par exemple, entre 1884 et 1905, Albert Low a mené neuf épuisantes saisons de terrain, totalisant plus de 1 450 jours, en voyageant en canot à travers la nature sauvage du nord du Québec et du Labrador. Ce canot est un héritier direct du canot d’écorce des autochtones de l’est du Canada. À la fin du XIXe siècle, l’écorce de bouleau a cédé sa place à la toile de canevas pour la génération suivante.

Hugh Stewart, un ardant défenseur du canot de cèdre entoilé, est un des rares à s’être procuré les moules originaux de la célèbre compagnie Chesnut qui fabriquait le Prospector lorsqu’elle a mis la clé dans la porte, en 1979. Le moule du Propector de 18 pieds sur lequel Headwaters construit ses canots de ce modèle, date de 1923.

Le moule datant de 1923, en bas à droite.

Plusieurs fabricants de canot ont un modèle Prospector. Certains sont en bois entoilé, mais la plupart sont fabriqués avec des fibres synthétiques. Avec la popularité des films de Bill Mason, qui utilisait ce modèle, c’est devenu un nom générique.

«C’est un modèle désignant un canot large, profond, pouvant transporter de grosses charges et avec un giron - la courbe du fond du canot - prononcé. En fait ces canots sont inspirés des caractéristiques des modèles Prospector de Chesnut, mais très peu ont des moules originaux » de m’expliquer Jamie Bartle. «Ils ont même souvent changé des caractéristiques pour s’adapter à des contraintes de construction. Mais ici, on fabrique l’original.»

Depuis quelques années, Hugh Stewart a cédé son atelier à Jamie et Kate Prince, deux de ses anciens apprentis et des adeptes inconditionnels du voyage de canot en régions sauvages, afin qu’ils poursuivent son œuvre.

« Mais il n’arrive pas à vraiment prendre sa retraite. Il travaille avec nous chaque jour. »

Jamie m'a invité à revenir pendant l'hiver, photographier et filmer les différentes étapes de la construction d'un canot.

S'il y a quelques années, j'écrivais:

«Un canot de cèdre entoilé; la plus belle invention d'exploration des territoires intérieures que l'Homme ait faite. Un jour...»

Il semble que ce jour soit bientôt arrivé... livraison prévue en juin.

Photo: Headwaters Canoes

En attendant, je vous invite à visionner cette bande-annonce d'un documentaire qui devrait sortir cette année, sur une expédition de jeune fille du camp Keewaydin Temagami:

Et ce reportage de Radio-Canada sur les canots Headwaters:


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