César, l'homme naturel

Le 18 décembre 1904, dans la forêt de ce qui devait devenir la haute Matawinie, naissait César Newashish, un petit Atikamekw Nehirowisiwok. César était le fils de Séni Newashish et petit-fils de Louis Newashish. Ce dernier fut celui qui négocia avec Ottawa pour que le territoire des clans Ka Wiasiketc et Kitciko devienne une «réserve indienne» et évite ainsi aux familles de devoir se déplacer sur quelques centaines de kilomètres en canot pour rejoindre Wemontaci, et avoir accès aux services gouvernementaux.

Comme tous les enfants de chasseurs et trappeurs de cette époque, il accompagnait ses parents sur le Nitaskinan, parcourant les grandes forêts en canot, raquettes et toboggan. Son oncle, Mathias, épousa une veuve de Wemontaci qui avait un garçon, Albert (Biroté), de trois ans l’aîné de César. C’est en compagnie de ce cousin par alliance qu’il suivit sa parenté le long des pistes productives, à l’embouchure des rivières généreuses, à proximité des étangs à castor et sur les brûlis riches en bleuets. Les deux garçons aiguisaient leurs sens, observaient les signes que la nature laissait et développaient leurs savoir-faire et leur identité de jeunes chasseurs Nehirowisiwok, ce qui signifie dans leur langue maternelle «un être qui vit en équilibre et en harmonie avec son environnement».

À l’hiver 1918-1919, les deux cousins s’associèrent pour leur saison de piégeage. L’un comme l’autre devinrent de célèbres constructeurs de canot d’écorce. En 1971, César fut le sujet d’un film de l’ONF; «César et son canot». Un de ses canots est à l’honneur au Royal Ontario Muséum de Toronto et un autre au musée maritime de L’Islet. Quelques années auparavant, en 1966, son cousin Albert construisit un canot à Wemontaci, que l’on peut voir aujourd’hui à l’Université de Montréal. Des Américains emmenèrent ensuite les deux artisans à New York, Boston et Chicago pour construire un canot et une cabane en bois rond.

Je connus César dans les dernières années de sa vie. À l’époque j’étais infirmier de cardiologie. Victime de son grand âge, il avait des problèmes cardiaques et était régulièrement hospitalisé sur notre département. J’avais aussi un ami à Manawan. Ensemble, Steve Flamand et moi partions en canot sur le Nitaskinan. C’est lors d’une de ces excursions, que Steve m’expliqua que, contrairement à la rumeur qui circulait à l’hôpital, César n’était pas considéré comme un homme-médecine. Ce terme utilisé par les Européens n’avait d’ailleurs pas de résonance dans la culture de César. Il préférait se décrire comme un «homme naturel». Il est probable que Steve me donnait alors une autre définition de Nehirowisiwok. Quoiqu’il en soit, ce concept d’homme naturel me marqua.

Même s’il avait probablement appris le français dans sa jeunesse, César refusait de le parler et nous devions passer par une interprête ou tenter de se faire comprendre par des signes pour communiquer avec lui. Lorsqu’il était sous mes soins, je m’efforçais d’apprendre quelques mots dans sa langue et ça le faisait sourire. Peut-être se disait-il que c’était le juste retour des choses qu’un jeune blanc-bec apprenne sa langue.

Un jour que César était encore hospitalisé, je lui apportai mon mocotaugan. Ce couteau à la lame croche est un outil à aplanir, dégauchir et raboter le bois. Il s’utilise à une main et était l’outil de prédilection des Premières Nations de la forêt d’Amérique du Nord, les fabricants de canots, de traîneaux et de raquettes. Dans le film de l’ONF, on voit comment César se sert de cet outil si précieux. Le vieil homme le prit dans ses mains et le fit tournoyer entre ses gros doigts en hochant de la tête et en souriant. Ce fut d’ailleurs, la seule réaction que j’ai eue de sa part, si ce n’est que son regard a plongé dans le mien, le temps de me le remettre, mais qui me sembla durer une éternité. Ce moment restera graver dans mes souvenirs à jamais, même s’il trouvait probablement que mon couteau ne rencontrait pas ses standards de qualité.

César décéda en 1994, un soir que j’étais en congé. Mes collègues me racontèrent comment les chants et le son des tambours ont retenti sur le département, laissant un fort sentiment de plénitude parmi mes collègues à qui j’avais raconté ce que je savais de la vie de «l’homme naturel» de Manawan.

Aujourd’hui, lorsque je regarde le film de l’ONF je revois ses mains calleuses qui examinaient mon mocotaugan en riant. Ces mains que moi aussi j’ai examinées tant de fois dans tous les sens pour lui faire des ponctions veineuses ou lui installer un soluté.

Voici le lien pour voir le film de l'ONF:

Hier soir, le 17 décembre, je me décidai à faire un dessin que je me promettais de faire depuis un an. Je terminai le dessin sur les petites heures du matin, le 18. C’est avec stupéfaction qu’à mon réveil, j’appris de son petit-fils que c’était son anniversaire de naissance.

Artisan, constructeur de canot, historien et porteur de la tradition orale de son peuple, il a laissé un message qui résonne encore très fort parmi les membres de sa nation.

«Witamowikok aka wiskat eki otci pakitinamokw kitaskino, nama wiskat ki otci atawanano, nama wiskat ki otci meckotonenano, nama kaie wiskat ki otci pitoc irakonenano Kitaskino.»

«Dites-leur que nous n’avons jamais cédé notre territoire, que nous ne l’avons jamais vendu, que nous ne l’avons jamais échangé, de même que nous n’avons jamais statué autrement en ce qui concerne notre territoire.»

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