Sans tambour ni trompette

«Définition de l'homme: créature la plus prospère de l'histoire du vivant.  En tant  qu'espèce, rien ne la menace : il défriche, bâtit, se répand. Après s'être étendu, il s'entasse. Ses villes montent vers le ciel (...) Dans ses tours, l'homme du XXIe siècle habite le monde en copropriétaire. Il a remporté la partie, songe à son avenir, lorgne sur la prochaine planète pour absorber le trop-plein. Bientôt, les «espaces infinis» deviendront sa vidange.»

- Sylvain Tesson, La panthère des neiges.

Janvier 2015 - Après trois ans au Nunavik, dont plus de deux ans à Kangiqsualujjuaq, je quittais le village en urgence suite à l’attaque d’un vilain virus. Après plusieurs mois de convalescence, j’ai décidé de ne pas y retourner malgré le sentiment de ne pas avoir bouclé la boucle, surtout avec les gens du village qui m’avaient si bien accueilli.

Septembre 2017 - Par un incroyable concours de circonstances, j’étais officier de santé sur le NGCC Amundsen et nous nous sommes arrêtés à Kangiqsualujjuaq pour quelques jours. À peine étions-nous à l’ancre, que je quittais le navire par hélicoptère pour aller faire un tour du village et serrer quelques mains. Au bout de 3 heures, je remontais à bord du brise-glace sans me douter que ce n’était pas mes derniers pas dans ce village. Quelques jours plus tard, je dus stabiliser l’état d’une Inuk qui était monté à bord et qui était en sérieuse détresse respiratoire. Une fois son état relativement stable, j’effectuais, en urgence, son évacuation en hélicoptère vers le dispensaire du village. Le lendemain matin, nous levions l’ancre à 06h29. J’étais seul sur le pont d’envol, regardant ces montagnes que j’ai parcourues si souvent et qui dérobaient le village à mon regard. Quelques oiseaux de mer virevoltaient autour du navire. La boucle était bouclée.

Pendant les années qui ont suivi, j’ai continué de veiller à la santé des membres de l’équipage du NGCC Amundsen et des scientifiques à bord pendant la majorité des expéditions en Arctique. Ces expéditions me permettaient de boucler, là aussi, la boucle avec ma profession que je menais en parallèle avec mes activités d’auteur et photographe. 

Juin 2022 - Étant de longs mois sans pratiquer ma profession, il faisait de moins en moins de sens de continuer et placer la santé de 80 personnes sous ma responsabilité, encore moins de le faire, isolé aux confins de la Terre. Cette semaine, sans tambour ni trompette, j’ai mis fin à 38 années de pratique en tant que professionnel de la santé. J’ai définitivement raccroché. Plus de 38 années à travailler avec un stéthoscope au cou, parfois à sauver des vies ou à enseigner, mais surtout, surtout, à prendre soin des humains. Prendre soin en cardiologie, à l’urgence, aux soins intensifs, dans des dispensaires du Moyen et Grand Nord et sur un brise-glace scientifique en Arctique.

Jeudi, journée où j’ai annoncé ma décision à la Garde côtière, je suis allé me réfugier dans une salle de cinéma pour voir le très beau film de Marie Amiguet et Vincent Munier, « La panthère des neiges ». Une fois, la projection terminée, je déambulais sur la rue Beaubien en repensant au message de ce film. Il y avait une belle lumière chaude et le chant des oiseaux provenant du parc Molson, se rendait jusqu’à moi. Je croisai un homme, complètement déconnecté du monde qui l’entourait, qui promenait son chien avec un énorme casque d’écoute sur les oreilles. Le teint pâle et le regard hagard, il avait l'air triste. Je me dis qu’il ne devait pas entendre le chant des oiseaux et que ça lui aurait sûrement fait du bien.

Suite à ma décision et à l’événement qui en a suivi l’annonce, j’étais conforté sur le fait que je voulais me consacrer à parcourir ce qui reste d’un monde naturel et vivant que les sociétés humaines, schizophréniques et épileptiques, ne savent plus reconnaître et s’acharnent à détruire sans même sourciller. Plus que jamais, je veux faire mienne cette maxime que j'ai écrite il y a plusieurs années. Explorer, comprendre et raconter. Je veux écrire, dessiner et photographier ce processus d’exploration, de réflexion et de maturation.

Je n’ai jamais été du genre à préparer ma sortie. Cette fois encore, je ne l’ai pas préparée. Après tout, le souvenir de ma sortie de Kangiqsualujjuaq me suffit. Un dernier rush d’action et d’adrénaline suivit d’un lent éloignement sous le vent du Nord et accompagné du chant des oiseaux de mer.


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