Ces voyageurs oubliés

*Extrait d'un article en cours de rédaction.

Texte, dessin et photos: Marc-André Pauzé (sauf pour l'extrait de la découpure de journal dont la photo est de Olaus J. Murie - 1917)

«Ils étaient une race à part. De l’aube à la nuit tombée, ils pagayaient dans leurs grands canots et transportaient d’énormes charges, affrontant les tempêtes, les rivières sauvages et inexplorées, les Indiens hostiles et les rivaux impitoyables avec une joie et un abandon qui n’ont peut-être jamais été égalés dans la conquête et l’exploitation d’un nouveau pays par l’homme.»

- Sigurd F. Olson

Les coureurs des bois canadiens-français, comme l’écrivait le père jésuite Camille Rochemonteix en 1709 : «( ...) ont autant de force et de vigueur qu’ils ont de bravoure et d’adresse ; ils supportent les fatigues les plus outrées... (ce sont) des personnes qui ne s’embarrassent point de faire cinq ou six cents lieues en canot, l’aviron à la main, de vivre pendant un an ou dix-huit mois de blé d’Inde et de la graisse d’ours, et de coucher sous des cabanes d’écorces ou de branches. Voici la vie que mènent ceux qui vont faire la traite. Elle paraît dure, et n’est adoucie que par la viande fraîche et le poisson qu’ils mangent, quand ils se trouvent dans des lieux de chasse et de pêche ».

Pendant 300 ans, nous avons formé un peuple de voyageurs et de coureurs de bois qui ont été à la base d’une « race canadienne-française (aujourd’hui on dirait plutôt “culture ou nation canadienne-française) faite pour vivre au fond d’un canot, le nez au vent, ivre d’aventure » (Lionel Groulx, historien).

Pourtant, aujourd’hui, il est impossible de faire un voyage par canot en arrière-pays avant le 20 mai, dans un Parc national (fédéral ou provincial) ou une Réserve faunique au Québec. Les circuits de canot ont disparu de l'offre de la Réserve faunique Mastigouche. L’automne, la Réserve faunique La Vérendrye ainsi que le parc national de la Mauricie ferment avant même que ne tombe la première feuille. Une aberration et un non-sens pour cette nation canadienne-française qui a vu naître les mythiques « Voyageurs » par canot.

Curieusement, les voyageurs sont néanmoins à la base du mythe fondateur du reste du Canada et d’une bonne partie des État-Unis à l’ouest de la Nouvelle-Angleterre, alors que nous les avons, pour la plupart oubliés. Les voyageurs canadiens-français (et Métis) ont pourtant découvert et exploré la presque totalité de l’Amérique. Ils ont vu les montagnes Rocheuses 60 ans avant Lewis et Clark. Les plus célèbres coureurs de bois et «mountain men», ceux qui ont marqué l’histoire de l’ouest du Canada et des États-Unis, n’ont JAMAIS appris l’anglais. Le français était la langue dominante à St-Louis avant 1860.

Une frange des sociétés anglophones de l'Ontario et du bassin des grands lacs, aux États-Unis, longtemps plus instruite que les Québécois, a depuis 200 ans cultivé une relation d’honneur avec la nature sauvage. On le constate par la vitalité d’un courant littéraire distinctif ; le « nature writing ». Cela a permis à des intellectuels de se construire et de se projeter sur la base d’une activité contemplative, mystique et spirituelle dans l’arrière-pays, ce qui a donné naissance aux grands mouvements de conservation qui sont arrivés ici que beaucoup plus tard, dans les années 70. Jusqu'à ce que Jean Désy publie ses premiers livres, il y a une quinzaine d'années, la littérature de la nature québécoise s’était limitée à l’évocation d’une relation utilitaire de la forêt (les bûcherons de Félix Leclerc et de Félix Antoine-Savard). Paul Provencher est cité par des Américains écrivains-voyageurs de la forêt dans les années 50, soit 15 ans avant que son premier livre ne soit publié au Québec. 

Nombre d’écrivains anglophones ont célébré la nature sauvage en s’appuyant sur la culture des voyageurs canadiens-français. Ainsi, un des plus célèbres d’entre eux, Sigurd F. Olson a écrit :

« Sur les deux ou trois mille kilomètres séparant Montréal du Grand Nord-Ouest, ces Canadiens-français vivaient et voyageaient avec un esprit, un sens de l’aventure et une fierté de leur métier qui compensaient les énormes distances et les difficultés. Ces petits hommes trapus — qui mesuraient rarement plus de cinq pieds quatre ou cinq — étaient vêtus d’un pagne, de mocassins et de jambières de cuir qui leur arrivaient aux cuisses, d’une chemise à ceinture avec son inévitable pochette pour le tabac et la pipe, le tout couronné d’un bonnet rouge et d’une plume. Ils étaient une race à part. De l’aube à la nuit tombée, ils pagayaient dans leurs grands canots et transportaient d’énormes charges, affrontant les tempêtes, les rivières sauvages et inexplorées, les Indiens (aujourd'hui on dirait plutôt autochtones d'Amérique) hostiles et les rivaux impitoyables avec une joie et un abandon qui n’ont peut-être jamais été égalés dans la conquête et l’exploitation d’un nouveau pays par l’homme.»

Notre histoire collective a évincé les coureurs de bois et les voyageurs de notre construction identitaire et culturelle. Cette culture a complètement disparu de notre imaginaire collectif. Les politiques d’accès au territoire, l’église, les historiens et la classe intellectuelle québécoise ont plutôt orienté l’identité culturelle vers le défricheur et le paysan de la vallée du Saint-Laurent. Un homme responsable, les pieds bien ancrés dans sa terre… et sur le parvis de l’église chaque dimanche…


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